Sauvés ensemble

  • J’écris ce message au soir de Noël, alors que vous êtes peut-être en train de finir d’emballer vos paquets, de frisonner de joie à l’idée des bons moments qui viennent, de préparer un merveilleux dîner … ou de sentir les heures passer la boule au ventre, parce que votre famille ne ressemble pas à celle dont vous auriez envie là maintenant, parce que le repas familial qui s’annonce vous fait craindre réflexions, jugements, humiliations, comparaisons, injustices ou que sais-je encore qui donne plutôt envie de fuir ou de rester chez soi, avec ceux qui sont capables de vous aimer vraiment pour ce que vous êtes. Ils sont rares ces êtres là, ils sont infiniment précieux. C’est l’occasion de leur dire !

    Parce que j’étais justement en train d’écrire, pour chacun de mes enfants et pour mon époux, tout le bonheur que j’avais à vivre et grandir auprès d’eux, j’ai eu envie, à vous aussi, de faire un cadeau. Un présent qui respire la solidarité, une sorte de plaidoyer pour la fraternité.

    Le voici donc, ce texte est issu d’un livre que j’ai écrit en 2004, il y a onze ans. Mais ce chapitre là reste toujours, pour moi, d’une fervente actualité.

    Allez joyeux, je vous envoie un immense sourire qui vous regarde tel(le) que vous êtes dans toute votre beauté !

    ——————————

    J’ai attendu le train tellement longtemps que j’ai cru qu’il n’allait jamais venir. En montant enfin dans la rame que je croyais vide, j’ai été surprise par un homme plié en deux sur une vieille banquette en skaï orange. Il serrait ses jambes contre sa poitrine pour cacher ses larmes et son visage bouffi. Il était parcouru de sanglots. Je ne pouvais lui offrir qu’un regard doux ; j’aurais voulu le soigner rien qu’en le touchant des yeux. Je me suis installée à distance raisonnable, la seule qui permette l’apprivoisement. Pas trop près pour ne pas l’effrayer, pas trop loin pour qu’il perçoive ma proximité discrète. Et pendant tout le trajet, je n’ai pas cessé de prendre soin de lui en l’enveloppant du regard. De temps en temps, l’homme aux yeux rouges sortait les yeux de sa caverne et m’offrait sa tristesse. Alors je redoublais de compassion. Je me suis courbée vers lui, les deux mains jointes dans une sorte de prière silencieuse. Je ne bougeais pas. J’étais captivée par cet homme en sanglots. Puis ma station est arrivée et je me suis levée. Je lui ai tendu les mains, pas pour qu’il les saisisse, mais seulement pour les lui offrir, et puis je lui ai dit quelques mots. Il m’a souri, et je lui ai offert mon plus beau regard de paix. Bizarrement, à cet instant, ce n’est pas lui, mais moi qui étais en train de guérir de quelque chose. J’ai pris sa peine, il a pris la mienne, et nous avons laissé le sac de douleur fondre dans le crissement des roues du train sur les rails.

    (ceux qui voudraient lire la début et la fin pourront trouver « Marie-Kerguelen » ici ou ailleurs)

    Illustration: Claudia Tremblay

    24 Déc
    24 Déc
  • Dessiner sa vie, voilà une initiative qui peut apporter une contribution merveilleuse dans de nombreux domaines : s’exprimer bien sûr, mais aussi dire explicitement, partager, faciliter la séparation, faire la transition, s’organiser, anticiper, structurer, sécuriser, créer des règles et s’y tenir,…. Adèle partage ici la belle expérience qu’elle mène depuis plus d’un an avec ses enfants.

    Inviter un enfant à partager sa vie est l’occasion de grandes réorganisations matérielles, relationnelles et professionnelles. On parle souvent de tout ce que notre progéniture nous empêche de faire comme avant. Mais il arrive aussi que nos enfants réamorcent des choses que l’on avait mises de côté. Pour moi, ce fut le dessin.

    Le dessin est un fardeau

    Le dessin, je l’ai appris en école d’art, après le bac. Des heures à réinterpréter à la main graphie, nature morte, perspective,… Je faisais par devoir mon lot de croquis hebdomadaire obligatoire. Techniquement, ma production était bonne. Mais mon cœur était sans appétit, sans entrain. Je n’arrivais pas à trouver le chemin de la joie, celui qui fait entrer une pratique dans le quotidien.

    Le dessin est un cadeau

    C’est l‘arrivée de mes enfants qui a réintroduit le dessin à la maison. Et avec beaucoup, beaucoup de joie. C’est en les voyant, en voulant nourrir leurs jeux que j’ai enfin ressenti, au plus profond de moi, que le dessin était un mode d’expression, loin de l’auto-censure et du jugement qui condamne. Le dessin est un pont lancé entre eux et moi, une co-création magnifique qui se construit à partir de rien, la fameuse page blanche. Celle d’où l’on peut tout inventer.

    Le dessin est un objet transitionnel

    Coloriage Mind Mapping dessiner sa vie Adèle Parents à ParentsC’est mon deuxième fils qui m’a montré que le dessin pouvait être bien plus qu’un simple jeu. A sa rentrée de maternelle, les séparations étaient douloureuses chaque matin.

    Nous arrivions le tôt possible pour passer le maximum de temps dans sa classe avant l’heure de départ des parents*. Nous nous installions à une petite table et il nous demandait, à son père ou moi, de lui redessiner les pages de ses livres préférés (voir dessin ci-contre).

    Nous nous exécutions. Après notre départ, il passait encore une heure à les colorier, seul, concentré. Le dessin était un instant de pur intensité de présence l’un à l’autre, un véritable don du cœur entre nous. Au fil des semaines, il n’eut plus besoin de colorier le dessin réalisé ensemble avant notre départ. Il nous demandait de rapporter le dessin à la maison. Puis, un jour, il ne nous a plus demandé de dessiner du tout. Il avait, à trois ans, créé son rituel de séparation et de sécurisation.

    Le dessin est structurant

    Calendrier Mind Mapping dessiner sa vie Adèle Parents à ParentsC’est pendant l’année d’instruction en famille avec mon aîné que le dessin prit une place dans notre vie quotidienne. Pas d’école, pas de programme, pas de contraintes. J’ai eu un peu peur que mon garçon, en pleine construction de ses repères spatio-temporels, soit bousculé par ce manque de cadre.

    Je lui ai alors proposé un calendrier (voir dessin ci-contre).

    Une feuille A3, des cases et une petite fenêtre aimantée avec son visage qu’il bouge chaque matin. Mon travail était de faire le bilan en dessin et en écriture de la journée passée et de projeter des activités qu’il voulait programmer. Il visualisait ainsi le temps écoulé et celui qui le séparait d’un prochain rendez-vous important pour lui.

    Ce rituel dura dix mois, soit 302 jours. Une routine qui l’aida énormément à apaiser ses insécurités, à travailler sa mémoire, et à trouver sa place, tout simplement.

     

    Le dessin est image et son

    Arbre à son Mind Mapping dessiner sa vie Adèle Parents à ParentsVint le moment de l’apprentissage de l’écriture et de la lecture pour mon aîné qui avait six ans. Comme il n’était pas scolarisé cette année là, c’était moi la « maîtresse ». Mon petit garçon n’était pas du tout, mais pas du tout intéressé par la question.

    Quand je lui demandais : « qu’entends-tu comme son dans le mot maison ? », il n’entendait rien. Gloups ! Comment faire ?

    Je me suis dit que si ses oreilles étaient bouchées, il fallait passer par un autre sens.

    Les yeux peut-être ? Je me suis alors lancée dans une technique découverte peu auparavant, le Mind Mapping® . Une sorte de cartographie ludique et organisationnelle. Nous nous sommes ainsi adonnés aux « arbres à sons » (voir dessin ci-contre).

    Nous partions d’une page blanche. Nous choisissions un son et nous recherchions quel mot le contenait. Il y a le son « on » dans « maison ». Oui mais qui y a-t-il dans une maison en « on » ? Et nous ramifions les branches charpentières. Une chasse aux sons qui cachait une analyse structurelle de la pensée. Un jeu qu’il adorait. Et plus il rigolait, plus il voulait travailler. Alors le soir, c’est moi qui faisait des devoirs en m’entraînant à recopier des dessins humoristiques de livres pour enfant.

    Le dessin est garde-fou

    Page du jour Mind Mapping enfant s'organiser Parents à Parents AdèleLes vacances avec les enfants c’est super, mais parfois très intense.

    Alors après trop de jours de cris et de disputes entre frères, j’ai instauré « la page du jour » (voir dessin ci-contre) : un petit carnet dans lequel je trace des cœurs pour tous les bons moments et des messieurs pas contents pour les périodes plus difficiles.

    L’enfant à la mémoire de l’instant et le parent à la mémoire d’éléphant trouvent ainsi un terrain pour harmoniser leurs perceptions de la journée.

    Ce petit jeu m’aide à garder du recul et à prendre les problèmes les uns après les autres. Attention bien sûr à ne pas tomber dans la menace, la sanction ou le chantage : « je vais te mettre un monsieur pas content si… ! » Ce n’est pas du tout mon but : cet outil aide à visualiser et donc à relativiser.

     

     

    Une autre aide, inveNe pas crier pas de bagare Mind mappin enfant Parents à Parents Adèlentée aux dernières vacances : élaborer des règles de vie ensemble, les dessiner et les afficher. C’est mon mari cette fois qui était à bout et qui en a eu l’idée.

    Cela a tellement plu aux enfants qu’ils les ont redessinés (voir dessin ci-contre).

    Il n’y avait plus besoin, après, de hurler « arrête de crier !! », réflexe parental rarement intelligent mais tellement fréquent. Il suffisait de dire : « Qu’est ce qui est affiché dans la cuisine ? » pour que tout le monde s’apaise !

     

     

     

    Le dessin est sécurisant

    Mon aîné est touCalendrier Mind Mapping dessiner sa vie Adèle Parents à Parents Peursjours très inquiet de tout. Une séparation pour dormir une nuit chez sa mamie est déjà une épreuve, alors partir seul en classe de mer, c’était presque inenvisageable. Presque… C’était sans compter sur le dessin.

    Nous avons donc ressorti nos crayons et travaillé ensemble sur ses peurs. En faisant notre alchimie des outils de la communication relationnelle que je connaissais : écoute active, reformulation, Communication NonViolente, et humour des dessins, nous avons tracé un nouveau Mind Mapping® (voir dessin ci-contre).

    Ici, il s’agissait d‘identifier les peurs, de mettre des images dessus, de voir quelles envies masquaient ces peurs et quels leviers pourrions-nous mettre en place pour les transformer.

    A six ans, mon fils a fait tout ce travail seul. Moi je n’avais qu’à dessiner et aussi à colorier, bien dans les traits. Cette page, plastifiée, a pris place dans sa valise et a accompagné son voyage. Il a ainsi réussi, à chaque moment de tristesse, en regardant son dessin, à se réapproprier son séjour en classe de mer et à en profiter.
    Voilà quelques pistes à explorer pour les parents « chercheurs » que nous sommes. Je pense qu’elle sont innombrables et tellement amusantes. Alors, pour notre bien et celui de nos enfants, amusons-nous !

    *Mes enfants sont à l’école Decroly de Saint Mandé, où les parents peuvent rester dans l’école de l’heure de l’ouverture, 8h20, jusqu’à 9h15-9h30 environ.

    Illustrations :  Adèle Damoiseau.

    02 Déc
    02 Déc
  • coralie salaun art photo arme contre violence et pour liberation des emotions parents à parentsCoralie a un talent fou pour révéler l’ombre et la lumière, les blessures et la joie. Ses photos m’ont tellement touchée que j’ai eu envie de savoir qui se cachait derrière l‘objectif. Comme Coralie écrit aussi, nous vous offrons le fruit de notre échange à deux voix. Vous allez voir que Coralie est une jeune femme qui sait déjà bien ce qu’elle veut et où elle va et qui s’en va joyeuse, partout où son art peut lutter contre les violences de la vie, et tout particulièrement contre celles faites aux enfants.

    Ces violences là, celles qu’on minimise, celles qu’on banalise, celles qui rétrécissent l’âme, rabougrissent l’estime de soi et nous préparent à accepter l’inacceptable si nous n’en prenons garde, elle les connaît si bien, pour les avoir vécues elle-même, qu’elle les reconnaît intuitivement chez les autres. Mais « ça prend un temps fou de soigner ses blessures », observe-t-elle. Alors aider les enfants avant qu’ils ne soient adultes, faire prendre conscience aux adultes de leur influence sur le devenir des enfants, pour Coralie, c’est plus qu’un travail, c’est une mission.

    Avec reconnaissance

    coralie salaun art photo arme contre violence et pour liberation des emotions parents à parentsC’est avec confiance et une grande sensibilité que Gaëlle m’a invitée à m’exprimer sur un site bienveillant, qu’elle orchestre merveilleusement. Je fête mes 29 ans en ce milieu du mois de novembre et, parce que je suis avant tout une auteur, c’est un vrai cadeau de mêler mon écriture à la sienne. Les projets artistiques évoqués ici, sources de belles rencontres, me remplissent d’amour et j’imagine toujours qu’à un moment, ça débordera tellement d’amour que je serai capable de mener le projet le plus passionnant : être maman ! Écrire sur le site « parentsaparents » sans être « parent » est quelque peu ironique. Et pourtant ! C’est peut être l’occasion de tordre définitivement le cou à la phrase « on en reparlera quand tu sera maman! » Parce qu’être parent de l’enfant qu’on a été, l’écouter et prendre soin de lui au quotidien, c’est déjà assurément être parent!

    La violence éducative : un constat

    Coralie : La fois où j’ai demandé aux enfants  » Qui a déjà reçu des coups? », 31 mains d’une salle de classe se sont levées ! L’un d’entre eux a ajouté « maman m’a tapé mais je l’avais mérité » je lui ai dis  » tu avais fais quoi? Il m’a répondu « j’avais cassé un vase. Mais je ne l’avais pas fais exprès! « 
    Quelle leçon les enfants peuvent tirer de cela? Les enfants ne sont pas la goutte qui fait déborder nos vases. Ce sont nos frustrations, nos tensions, qui engendrent la violence et les enfants le payent cher, trop cher ! Thomas Ansembourg disait que c’est « un génocide quotidien qui n’est pas dans les journaux! »
    Il convient alors de balayer un peu devant nos portes, de ne pas photocopier bêtement l’éducation reçue, d’apprendre à faire autrement. Une éducation malmenée ou inconsciente peut entrainer de nombreux dégâts, une fois adulte, sur la vie quotidienne, les relations, les capacités et les rêves. Pour beaucoup c’est inscrit et « c’est comme ça » ! C’est une idée contre laquelle je me suis battue, dans des séries photographiques telles que « Troubleuses » ou « Tête d’affiche » et contre laquelle je me bats encore à travers la série « Les enfants fichus », exposée en mai 2016 au Carré d’Art de Chartres de Bretagne. Mais aussi dans l’écriture du livre que je viens de terminer  » Arrête de faire ton intéressante! »  et dans l’écriture d’une comédie musicale « On a tous besoin d’être touchés » que je mettrai en scène l’année prochaine. Choisir les bons mots, au plus juste de sa pensée, comme si on l’habillait, faire rimer les phrases comme une mélodie, entendre d’autres voix murmurer ses tirades, trouver la bonne replique, choisir le bon cadrage, la bonne expression, ajuster la lumière, ajouter du son, quelques etincelles ou confettis, denicher des decors, des costumes, trouver la bonne matière…plume, crépon, coton, carton…mettre en scène, c’est plus qu’un combat, c’est une vrai source de joie.

    Libérée de son enfance

    coralie salaun art photo arme contre violence et pour liberation des emotions parents à parentsGaëlle : La plupart des enfances ne sont pas seulement faites de plaisirs, de câlins, d’insouciance et de joie. Elles sont aussi pleines de frustrations, d’injustice, d’incompréhension, de manques, de souffrances et de traumatismes plus ou moins grands. L’indifférence de nos parents, trop occupés, dépressifs ou incapables de voir nos besoins parce qu’eux-mêmes n’avaient pas été écoutés dans les leurs ; la violence de nos parents, qui, physiquement et/ou psychologiquement, ont déversé sur nous tout ce qui débordait chez eux, parce qu’ils avaient appris à décharger leurs émotions sur plus petit et plus fragile qu’eux-mêmes au lieu de faire l’inverse : se décharger sur un plus solide qui aurait pu accueillir sans s’en trouver détruit … Ces violences peuvent aller très loin, on le voit sur ces « enfants fichus » notamment. Heureusement que la plupart des enfants ont une aptitude naturelle à la joie et à l’optimisme, sinon ils ne survivraient pas à leur propre enfance !

    Coralie : J’ai de moi des images d’enfant : je me revois dans un coin de ma chambre, au fond d’une salle de classe ou au fond de la campagne. J’ai du me battre contre le formatage, contre les idées reçues, contre le principe de silence, contre l’idée d‘associer la vie à la souffrance et contre la violence aussi. Se défaire d’une vision familiale et aussi sociétale demande de la force et de l’endurance. Je connais la difficulté de la réparation. J’imagine que c’est cette conscience qui confère à mon travail et mon témoignage son importance.
    G. : Travailler avec des enfants, être parents nous pousse à une exigence : revenir sur notre enfance, sur l’enfant que nous avons été, pour ne pas reproduire la violence de génération en génération. Les enfants sont d’incroyables miroirs, ils peuvent nous faire grandir de manière impressionnante si nous attrapons les perches qu’ils nous lancent sans cesse. Mon ainée est particulièrement douée pour me montrer tout ce qui achoppe chez moi, et elle le fait avec un certain tact finalement. Je ne prétends pas empêcher toute forme de souffrance, de frustration, d’incompréhension, mais je peux éviter le pire ; je crois fermement que nous, en tant que parents, avons dans les mains un pouvoir incroyable car il suffit qu’une seule génération cesse de reproduire la violence reçue dans l’enfance pour qu’elle s’arrête enfin, car toutes les études le montrent : l’enfant est naturellement empathique et altruiste . Un enfant qui n’est pas tapé ne frappera pas ses propres enfants, un enfant qui n’est pas humilié n’humiliera pas les siens quand il sera adulte. Je crois comme Coralie qu’il est grand temps de revoir toutes les croyances et théories contraires, qui n’ont jamais été prouvées et forment des écrans dans nos relations.

    Un métier sur mesure

    G. Au sein de Parents à Parents, nous avons déjà interviewé des personnes qui vivent leur vie en s’épanouissant pleinement. Leur exemple est stimulant, inspirant, il nous donne envie de chercher en nous ce qui nous conviendrait vraiment, ce qui nous permettrait de nous réaliser pleinement. A 29 ans, Coralie en est déjà là.
    coralie salaun art photo arme contre violence et pour liberation des emotions parents à parentsC. Mon métier, je le taille sur mesure, avec mes propres envies et mes propre limites. Il commence à me ressembler, il est optimiste et engagé, sensible et spontané. J’ai une grande liberté dans mes projets et je gère mon temps. Je tente de ne pas m’en imposer plus que nécessaire. Je m’amuse beaucoup aussi ; à vrai dire,  je ne conçois pas le travail autrement que dans une certaine forme d’engagement et d’amusement.
    S’engager dans son art c’est jouissif. C’est lier l’utile à l’agréable, avoir la sensation de faire partie de ce monde et d’avoir quelque chose à y faire. S’engager c’est aussi s’exposer à la critique, à des personnes qui ont peur d’y regarder de plus près – Et il y en a beaucoup! C’est parfois décourageant. Mais alors je repense à cette héroïne suédoise, « fifi brindacier », avec ses cheveux roux tressé et ses taches de rousseur; de son insolence et son audace ! Et je me dis que c’est un devoir de changer ce qui peut l’être, de lutter contre l’ignorance qui engendre et perpétue la violence.
    Fifi brindacier est le personnage principal d’une série de romans pour enfants écrits à partir de 1945 par l’auteur suédoise Astrid Lindgren. Le personnage de Fifi a contribué à lutter contre les représentations stéréotypées et sexistes des enfants dans les livres pour la jeunesse. Les quatre premiers romans de cette série ont été adaptés pour la télévision  et Fifi Brindacier existe également en dessin animé.

    « Les enfants fichus »

    C. Le projet « Les enfants fichus » réunit tout ce que je suis et qui me tient à cœur actuellement . C’est un abécédaire photographique qui met en scène des enfants en danger. Un abécédaire qui interroge les limites entre rêve et réalité, entre documentaire et mise en scène, entre fatalité et optimisme. Mon intention est de mettre en lumière des enfants dont on ne parle pas ou très peu, qui ont perdu leur dignité, leur intégrité, leur élan vital, quelque part dans l’enfance. Et de souligner la force qu’il leur faut pour survivre aux coups tant physiques que psychologiques. Je m’appuie pour cela sur mon ressenti, sur celui d’enfants que j’implique dans le processus de création. Et sur des techniques  d’éclairages, de scénographie, des éléments de décors et de costumes.

    Un contexte

    les enfants fichus coralie salaun art photo arme contre violence et pour liberation des emotions parents à parentsC. Mon  travail se situe dans un contexte ou la France a été condamnée par le conseil européen des droits de l’homme pour ne pas avoir interdit gifles et fessés à l’égard de ses enfants. Je crois fermement qu’une loi contre les châtiments corporels, comme elle existe dans de nombreux pays voisins, pourrait sauver des centaines d’enfants chaque année en France.
    Je tente d’interpeller, avec mes moyens, les politiques de Rennes, ville dans laquelle je vis. Avec le désir qu’une « charte de la bientraitance » puisse être signée, afin de prendre davantage au sérieux le statut de l’enfant.

    Mais je pense aussi que le changement vient davantage de personnes et d’artistes engagées que d’hommes politiques. C’est la raison pour laquelle j’ai invité des écrivains, des réalisateurs, des artistes, des psychologues à écrire une lettre à l’attention de ces « enfants fichus ».
    J’en ai reçu des États unis, de la Finlande, du Maroc, du Canada, de la Suisse, de France, de Belgique, de Suède… Des lettres bouleversantes d’optimisme et de poésie et riches d’expériences, présentées lors de l’exposition. Cela a donné lieu à des voyages : en Suisse, chez une écrivain qui écrit actuellement un livre sur le développement de l’enfant et, en Suède, à la rencontre d’une talentueuse réalisatrice dont l’engagement m’a conforté.

    Développer la conscience de ses émotions dans l’art

    C. Je porte en moi la conviction que les émotions sont la base de tout : à la base de la création, à la base de relations solide, à la base d’une connaissance de soi profonde. La conscience de ses émotions, leur expression, leur acception c’est essentiel dans l’éducation des enfants ! Dans chaque projet que je mène auprès d’eux, notamment en milieu scolaire, je véhicule ce message, en espérant que les enfants prennent conscience de l’étendue de leurs possibilités, de leurs capacités, et de leur beauté.

    coralie salaun art photo arme contre violence et pour liberation des emotions parents à parentsCertains se trouvent moches sur les photographies, ils ont une estime d’eux très faible. En tant qu’intervenante, je me sens parfois impuissante vis à vis des messages dévalorisants qui les inondent dans leurs propres foyers – des foyers qui sont pourtant censés les protéger et les aider à affronter le monde extérieur! C’est un gâchis sans nom ! Il y a tellement à faire pour changer de regard sur les enfants. C’est ce qui m’a motivé à créer une page facebook positive et rempli de belles idées  « lumière sur la non violence éducative ».

    G. Merci de tout cœur à toi Coralie, pour tout ce que tu entreprends, réalises et partages. Nous continuerons à suivre tes projets, tu nous as offert la possibilité d’utiliser tes œuvres pour illustrer nos articles, comme ici, et nous t’en sommes très reconnaissants. Sans doute aussi, nous mènerons d’autres projets ensemble …. A suivre donc ! Et belle route d’ici là.

    Illustrations : photos Coralie Salaün

    Pour en savoir plus

    Le site de Coralie Salaün

    Deux documentaires:

    Contre la Violence Educative Ordinaire Marion Cuerq pour Parents à Parents

    Celui de Marion Cuerq «  Si j’aurais su je serais né en Suède »
    Et celui de Zana Briski « Camera Kids »

    Le film de Peter Docter, Vice et Versa

     

     

     

     

     

    Un livre pour enfla puissance des emotions Michelle Larivey parents à parentsants : Cécile Gabriel « Quelle émotion ?! »

    Et pour les grands: Michelle Larivey « La puissance des émotions »

     

     

    Coralie salaun est auteur et photographe. Elle écrit autant qu’elle photographie et mêle avec enthousiasme les deux médiums pour atteindre un équilibre au plus juste de ses émotions. Chacune de ses séries viennent rendre compte d’un travail de fond. Sur l’inconscient, l’intimité, la violence. Sur l’humanité, avec son lot de souffrance, de culpabilité et de nons dits… et d’amusement aussi. La mise en scène devient son terrain d’expression et l’appareil le témoin de performances ( décors, costumes, fumigènes, lumière…). L’art est son meilleur allié; pour se trouver, se libérer, se dépasser, exister et s’engager. Très engagée dans la défense des droits de l’enfant, elle mène également des projets pédagogiques et, actuellement, le projet « les enfants fichus ».

    13 Nov
    13 Nov
  • Anne Barth m’a semblée proche et familière dès que j’ai entendu le son de sa voix. Il faut dire qu’Anne est une femme très sensible aux enfants, tout entière occupée à montrer, par l’image, par le son, la beauté du monde, une beauté qui touche et met en chemin – vers les autres comme vers soi.

    Car « ce qui fait grandir, ce sont les rencontres », ce sont les autres, comme le dit l’une des jeunes du très beau documentaire que prépare Anne: « L’arbre de l’enfance, aux racines de l’être ». Un film qui pose cette question nécessaire et cruciale : qu’est ce qui nous élève ?

    Les films d’Anne, comme tout ce qui fait grandir en humanité, sont le fruit de belles rencontres. « Quels enfants laisserons-nous à la planète ? » est ainsi né d’une suggestion d’Isabelle Peloux, dont Anne avait fait la connaissance aux Amanins en 2006.

    « L’arbre de l’enfance » est sa suite naturelle, ce film documentaire répond à la demande de très nombreux spectateurs qui veulent savoir ce que ces enfants sont devenus. « Comme tous les autres enfants du monde, ils continuent de grandir dans un monde construit par les adultes, mais à la différence de beaucoup d’autres, ils ont pu développer leur sensibilité et savent coopérer », explique Anne.

    Coopérer, voilà une compétence cruciale à acquérir, analyse-t-elle : « pour coopérer, il faut un vrai travail de conscience de soi afin de pouvoir être attentif à l’autre ». Et c’est à cette condition que nous pouvons vraiment prendre notre place dans le monde, en étant, comme aime à le dire Anne « Chargé de nous-mêmes », expression de Pestalozzi et chantée par Gilles Vigenault dans le Grand Cerf-Volant.

    Pourquoi une telle attention portée aux enfants ?

    Parce que sa souffrance d’adulte lui a montré que sans ses multiples douleurs d’enfant, elle aurait été plus paisible, plus sereine et plus confiante. Anne a, comme beaucoup d’entre nous, vécu une enfance éprouvante. C’est dans un arbre qu’elle a trouvé refuge, c’est grâce à la nature et aux animaux qu’elle s’est protégée des humains. Il est donc tout naturel que comme beaucoup d’entre nous, elle ait tellement à cœur que les enfants soient accueillis vraiment comme des enfants, par des adultes conscients de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont.

    Un sentiment qui vous est sans doute tout aussi cher, comme l’idée selon laquelle le processus créatif a tout à voir avec le processus de création de soi. C’est pour ça qu’inviter l’art dans nos vies (un choix éditorial de Parents à Parents) favorise notre propre créativité.

    C’est ce qu’Anne met si bien en lumière et en action dans ses films, et c’est la raison pour laquelle ils nous touchent tant.

    illustration et vidéo : Anne Barth

    gaëlle Brunetaud-Zaïd

    28 Oct
    28 Oct
  • Tout le monde le sait, nos enfants nous imitent, c’est ainsi qu’ils apprennent.
    Ainsi, un enfant qu’on tape apprend à taper, et un enfant qui voit son père frapper sa mère risque davantage, une fois adulte, de frapper sa femme. Mais un enfant qui endure des violences éducatives
    a-t-il plus de chance qu’un autre de vivre et d’accepter des violences conjugales ?
    Valérie témoigne.

    « Je ne comprenais pas pourquoi cet homme que j’aimais tant, qui pouvait me témoigner tant d’amour et de générosité, pouvait aussi déverser autant de violence ».

    Mes parents m’aimaient beaucoup tous les deux et ma mère était tendre, mais mon père était très pointilleux sur les règles, et il pouvait devenir violent quand nous les transgressions.
    A quatre ans, je me souviens m’être interposée entre mon père hurlant pour prendre de force ma petite soeur en larmes que ma mère portait dans ses bras : il voulait lui donner une fessée pour la
    faire taire.

    Mon père avait la main leste, ceinture et fessées répliquaient à la moindre bêtise d’enfant.
    Et il nous semblait immense, incontrôlable. Il se déchaînait sur nous puis nous interdisait de pleurer.
    L’injustice que je ressentais me faisait parfois oublier ma peur : je me revois lui « tenir tête », du haut de mes 6 ans, refusant de baisser les yeux comme il me l’ordonnait… et le faire enrager davantage.

    violence éducative violence conjugale Parents à Parents Thierry SamuelJe ne comprenais pas pourquoi cet homme que j’aimais tant, qui pouvait me témoigner tant d’amour
    et de générosité, pouvait aussi déverser autant de violence.

    La dernière fois qu’il a tenté de me
    « corriger », j’avais 15 ans. Il considérait que ma chambre était une « véritable porcherie ». Je me suis
    interposée : désormais, je ne l’autorisais plus à me battre et je me défendrai s’il osait me toucher. Il ne m’a plus jamais frappée.

    « J’ai fini par comprendre que cette relation amoureuse s’inscrivait dans le sillage de celle qui m’avait liée à mon père, où amour et violence étaient intimement mêlés ».

    A 17 ans, j’ai rencontré le jeune homme qui est resté mon compagnon pendant huit ans. Cet
    idylle adolescente m’a amenée en Angleterre où je me suis installée avec lui. Mais s’en est suivi une
    véritable descente aux enfers : une fois encore, je me retrouvais avec un homme que j’aimais
    profondément, qui pouvait me témoigner amour et générosité, mais qui avait instauré un climat de peur, d’oppression, et me faisait subir humiliations et mauvais traitements.

    J’ai fini par comprendre que cette relation amoureuse s’inscrivait dans le sillage de celle qui m’avait liée à mon père, où amour et violence étaient intimement mêlés.
    La violence éducative que j’avais reçue pendant mon enfance avait pourri (comme un fruit qui
    se gâte de l’intérieur) mes relations amoureuses.

    J’ai eu énormément de mal à m’extirper de cette relation. Intellectuellement, je savais bien qu’elle était
    inacceptable, mais, émotionnellement j’étais incapable de rompre. Je suis aujourd’hui intimement convaincue qu’en pratiquant une éducation basée sur la violence, un père peut transmettre à sa fille un modèle de relation homme-femme qui cautionne la violence conjugale.

    Illustrations : Gilles Levrier puis Thierry Samuel

    Un article à suivre et retrouver ici

    Hors Cadre Parents à Parents Hommes et Bienveillance

    21 Oct
    21 Oct
  • enfant en colère adulte en colèreJe viens d’une famille un brin soupe au lait, dans laquelle il arrivait que les adultes explosent de rage et disent, à ce moment là, un peu n’importe quoi, avant de se montrer très paisibles, comme si rien ne s’était passé. En réaction, à l’adolescence, je ne supportais plus l’expression de la colère. C’était avant que ma fille aînée me fasse évoluer à nouveau.

    Face aux colères des enfants

    Il arrive à a fille de crier pendant dix ou vingt minutes sans s’arrêter. C’est intense mais je n’ai jamais eu le cœur de l’en empêcher. Mon expérience familiale m’avait rendue confiante : j’ai toujours pensé qu’ « il était préférable que ça sorte plutôt que ça pourrisse à l’intérieur ».

    C’est d’autant plus gérable qu’elle n’explose pas « contre les autres » (même si ça lui arrive aussi, comme à n’importe qui), qu’elle ne fait de mal à personne et qu’il suffit, en fait, de lui donner un espace pour vider son sac (et ne pas trop froisser nos oreilles car c’est le niveau sonore qui peut être fatigant pour nous). Après quoi elle revient généralement fraîche et dispose, prête à partager de bons moments familiaux. Avec le temps, son besoin d’exploser a nettement diminué. Je crois qu’elle a développé son vocabulaire et appris de plus en plus à exprimer ce qu’elle ressentait avant d’avoir besoin de crier à ce point.

    Face à ma colère d’adulte

    Mais sa colère en a réveillé une autre : la mienne. J’ai réalisé que si j’admettais la colère de mes enfants, j’avais du mal à tolérer la mienne. Pire, je ne savais pas quoi en faire car j’avais peur qu’elle puisse faire du mal à quelqu’un. Alors j’y suis allée doucement. Avec un amie, qui m’expliquait qu’elle se mettait en colère quand son fils la réveillait la nuit, nous avons compris que la colère nous donnait de l’énergie quand nous en manquions (c’est peut être aussi pour ça que nous nous mettons plus facilement en colère quand nous sommes fatigués?). Cette pensé m’a rendu la colère beaucoup plus sympathique : je lui trouvais une nouvelle fonction.
    Un jour où je cherchais un objet qui me tenait très à cœur, j’ai dit en criant « j’ai perdu ce truc, il faut que je le trouve au plus vite, surtout ne me demandez rien pendant ce temps là ». Les enfants sont restés calmes, ma seconde fille m’a aidé à le chercher et tout s’est vite terminé. Si je m’étais contentée de bouillonner intérieurement, je crois que mes enfants, sentant que je n’étais pas bien, auraient tourné autour de moi en me sollicitant, et ça aurait fait monter d’un cran mon désarroi intérieur.
    Il y a quelques jours, une vidéo d’Isabelle Padovani, formatrice en Communication NonViolente, a nourri ma réflexion : « à l’origine d’une colère, il y a une pensée, analyse-t-elle. Quand je suis en colère, il y a une phrase, une exigence sur moi ou quelqu’un d’autre. Plus je me la répète, plus la colère monte. (…) Elle vient d’une impuissance totale face à quelque chose d’extrêmement stimulant ». Ainsi, Isabelle Padovani propose d’écrire la phrase pour la faire « sortir de soi » puis de voir quel besoin exprime cette pensée. … et de ces besoins pourront naître différentes actions. Je l’ai expérimenté et ça m’a aidé : je me sens mieux quand je me dis que j’ai besoin d’arriver vite à l’école en vélo (ce qui est plus facile en utilisant les pistes cyclables que certains automobilistes annexent quelquefois comme des places de parking) que quand je me dis que « ces connards sont vraiment égocentriques et que ce n’est pas comme ça qu’on va réduire la pollution dans ce bas monde ».

    L’enseignement de la colère

    Autrement dit, dans la colère, il y a aussi des choses à prendre et à apprendre. C’est ce que me fait conclure l’événement suivant (d’abord publié ici il y a trois ans)
    Vendredi, nous avions rendez vous à l’hôpital pour le suivi orthopédique de Pistache (qui n’est pas le vrai prénom de ma fille aînée). Quand le médecin orthopédiste nous a reçues après deux heures d’attente dans une atmosphère très électrique (personnel surmené, parents épuisés, enfants affamés,…), Pistache ne voulait pas qu’il l’ausculte. Elle s’est mise à crier en se jetant sur moi et en se débattant. Il a pu voir son dos vu sa position mais il a très mal accepté la réaction de ma fille et m’a fait part de ses jugements sur les enfants colériques.

    De mon côté j’ai pensé qu’une angoisse avait été réveillée là, avec l’arrivée du médecin en blouse blanche. Quand on est sorti elle m’a dit « maman prends moi je ne peux plus marcher« . Et le médecin de ricaner « il ne manquerait plus que ça ! » J’ai pris ma fille dans mes bras et quand nous nous sommes retrouvées dans un endroit seules toutes les trois avec sa petite sœur, je lui ai demandé ce qui se passait (comme Pistache a été paraplégique quelques mois, ça ne venait pas de nulle part).

    Elle m’a demandé de lui raconter « quand elle était très malade« . Alors j’ai dit depuis le début, ses douleurs neurologiques pas reconnues par la pédiatre, l’arrivée aux urgences après une visite chez l’ostéopathe, le pédiatre des urgences qui avait tout de suite diagnostiqué le neuroblastome, les nuits d’inquiétude, les jours de trouille, l’opération en neurochirurgie en urgence qui nous avait fait si peur, les six heures passées devant la salle de réveil sans savoir si elle était vivante, l’anesthésiste plein de sollicitude qui l’avait veillée cette nuit là en posant sa chaise devant elle et en m’assurant qu’il s’en occuperait comme de sa propre fille, le cathéter, ses pansements et ses infections, la chimio, les effets secondaires, les granules que je lui donnais en cachette, le lait de vache quelle vomissait, les tétées qu’elle gardait, la petite fille avec qui elle avait joué, les médecins formidables que nous avions rencontrés, les autres qui faisaient comme ils pouvaient, la colère qui avait été la nôtre et la sienne, parfois, contre ce système complexe, la force immense dont elle avait fait preuve, les trois nuits que nous n’avions pas pu passer ensemble (je ne connaissais pas encore nos droits, qui disent qu’on ne peut jamais interdire à un parent de rester au chevet de son enfant même en soins intensifs), les soins qui lui faisaient mal, le corset qu’elle avait du porter, les familles avec lesquels nous partagions les chambres, les appareils qui sonnaient jour et nuit, sa fragilité immunitaire, la seconde opération qui s’était déroulée dans des conditions excellentes, l’aide soignante qui m’avait aidée à la mettre au sein dès le réveil malgré les drains et tubulures diverses, le chirurgien qui avait dit qu’il n’avait jamais vu de toute sa carrière un enfant se remettre aussi vite d’une telle opération, tout l’amour qui l’avait entouré, tous les gens qui avaient pensé à elle, prié pour elle, toute la puissance qui était la sienne. Elle a pris une grande respiration, m’a regardé et m’a dit « j’étais toute petite maman, c’était dur« . Calme et épuisée, elle s’est alors endormie dans l’auto. Qu’est ce que nous aurions raté en faisant diversion ou en supprimant l’émotion « inacceptable« !

    illustration : Roberte Degosse, « le retour à l’unité originelle »

    28 Oct
    28 Oct
  • La co-écoute, c’est une pratique si simple et fructueuse ! C’est…

    10 Juin
    10 Juin
  • Mireille JosselinLa répression émotionnelle, c’est vraiment notre plus grand ennemi pour entrer vraiment en relation et progresser dans la communication avec ceux que l’on aime. Elle est le poison insidieux qui pourrit nos relations. Vous vous demandez pourquoi ? Parce qu’il est tout à fait impossible de réprimer l’émotion. Ce que nous réprimons, alors, c’est son expression, sans savoir qu’elle est en fait une libération de l’émotion.

    La répression émotionnelle : un processus « naturel » mais toxique

    Chacun d’entre nous, qu’il soit adulte, adolescent, enfant, bambin ou encore bébé, éprouve des émotions qui se traduisent par des modifications biochimiques dans notre corps. C’est ce qui explique que nous éprouvions des sensations physiques liées aux émotions. Qui n’a jamais rougi ? Sué de peur ? Tremblé sur ses cannes ?

    Les émotions ont besoin d’être évacuées pour être libérées, sans quoi elles deviennent des poisons toxiques pour notre organisme qui doit les digérer, créant alors des maux de ventre, des insomnies, de l’agitation, des angoisses, des maux de tête,…

    Il est tout à fait impossible de réprimer l’émotion.

    Ce que nous réprimons, alors, c’est son expression, sans savoir qu’elle est en fait une libération de l’émotion.

    Nous réprimons l’expression de nos émotions chaque fois que nous nions la tristesse, la souffrance, la colère, la peur – en la réfutant, en s’en moquant, en l’ignorant, ou pire encore, en la punissant.

    Qui n’a jamais entendu dire, face à un bambin ou un jeune enfant qui chute, crie, pleure ou geint : « Ce n’est rien, tu n’as rien, relèves-toi, allez, arrête de pleurer ! »  Qui est rassuré par le « ce n’est rien » ? L’adulte, sans doute soulagé que l’incident soit bénin. Mais l’enfant, lui, est nié dans son ressenti ; le plus souvent il pleure donc de plus belle ! Du moins, tant qu’il n’a pas intérorisé l’interdiction de s’exprimer (et je crois qu’il abdique, par là, toute velléité d’exister vraiment auprès de ceux qui prétendent l’aimer)… Pourtant, il suffit que l’adulte dise « Tu t’es fait mal ? Montres-moi ça » pour que l’enfant s’arrête très vite si effectivement, selon notre barème d’adulte, ce n’est rien.

    Ouvrir nos coffres plein de monstres… et nous libérer !

    Sur le plan émotionnel, nos enfants sont au moins nos égaux ; je pense même qu’ils sont plutôt nos maîtres. Car là où, bien souvent, nous avons du grandir en cachant, maîtrisant, réprimant nos émotions, ils nous apprennent à renouer avec nous-mêmes et avec nos propres ressentis. Les enfants ont en effet cette faculté merveilleuse de mettre le doigt sur nos blessures émotionnelles profondes et de les réveiller par leurs comportements.

    Dans ses livres, Alice Miller explique qu’il y a en chacun de nous un coffre plein de monstres, et que les seuls à en détenir la clé sont les enfants.

    Nous devrions considérer cela comme une grande chance lorsque nous sommes parents, car en réveillant nos propres émotions et en les exprimant enfin ils nous offrent une chance de grandir en libérant nos vieilles blessures enfouies, refoulées dans le corps depuis parfois très longtemps – blessures qui, à défaut d’être entendues, génèrent tensions, douleurs et maladies…

    Écoutons donc. Écoutons nos enfants. Écoutons-nous. Écoutons vraiment.

    Avec le cœur grand ouvert, en oubliant tout jugement, tout conseil, toute critique… en nous taisant et en observant ce que cette écoute silencieuse réveille en nous. Apprenons à parler de nous sans passer par l’autre. Employons le « JE » en lieu et place du « TU/VOUS » qui agresse et accuse. Oublions le « ON » aussi car il n’implique jamais personne. Acceptons toutes les émotions qui surviennent, sans jamais les juger négativement, sans jamais se reprocher de les ressentir, et faisons de même avec les autres.

    De mon point de vue, si les émotions s’expriment ainsi maintenant c’est que nous sommes prêts à les vivre et à les libérer enfin ! Lorsque nous éprouvons des émotions intenses, nous n’avons que faire des conseils, des suggestions, des critiques, des leçons de morale ou encore de la pitié ; ce dont nous avons besoin c’est d’une oreille capable d’entendre ce que nous avons à déverser, sans aucun jugement, mais pleine d’empathie et de compassion. C’est dans ces circonstances que nous sommes capables d’affronter la situation pour trouver nos propres solutions, celles qui nous conviennent vraiment.

    C’est aussi le principe de la co-écoute.

    Écouter nos enfants et, naturellement, nous écouter enfin !

    Nos enfants ne sont pas différents. Ils ont, eux aussi, juste besoin d’une écoute empathique qui les respecte pour ce qu’ils sont : un être unique, merveilleux, capable – comme chacun d’entre nous.

    Sortir de l’habitude de la répression émotionnelle demande une grande détermination, surtout quand nous y avons été habitué depuis notre plus tendre enfance. Car pour la plupart d’entre nous, c’est un automatisme !

    Ce qui m’a vraiment aidée, c’est d’affirmer ma détermination à ne plus nuire à mes enfants, tout en restant le guide que tout parent doit être.

    Au début, mes enfants ont manifesté fort et fréquemment leurs émotions pour liquider leur collection d’émotions refoulées. Puis, avec le temps, l’expression de leurs émotions s’est réajustée, elle ne dépendait plus que de l’émotion présente et non du stock des émotions refoulées du passé.

    Ce que je trouve merveilleux, c’est qu’en écoutant et en respectant les émotions de nos enfants nous apprenons peu à peu à écouter et à respecter les nôtres, ce qui ne peut que nous rendre meilleurs et plus justes. Nous pouvons alors progressivement développer une relation basée sur toujours plus de respect et de confiance plutôt que sur la soumission par la peur, la violence ou l’humiliation. Et cela retentit positivement sur toutes nos relations.

    Article écrit par Emmanuelle Sallustro

    illustration : Mireille Josselin

    Pour aller plus loin :

      C est pour ton bien Alice Miller


    C’est pour ton bien d’Alice Miller
     ; « Qu’est-ce-que j’ai pleuré en lisant « C’est pour ton bien » pendant ma dépression, faisant ainsi remonter mes blessures de bambin puis enfant aimé toujours sous condition, subissant la répression émotionnelle et la soumission à l’arbitraire » , se souvient Emmanuelle.

     

     

     

    10 Juin
    10 Juin
  • « Qu’est ce qu’on crie, ici ! » C’est ce qui a le plus choqué Sylvie quand elle a pris ses fonctions de documentaliste dans un collège de province pourtant réputé « calme ». Les cris sont-ils inévitables, utiles et inoffensifs ? Regards croisés sur ces questions.

    Gilles Levrier

    © Gilles Levrier

    Jean-Pierre Fournier1, enseignant et coordonnateur en éducation prioritaire, rapporte dans N’autre école des scènes tellement récurrentes que la majorité des adultes qui les vivent n’ont plus conscience de leur violence.

    Crier, un comportement banal ou banalisé ?

    « Un élève de 6 e s’approche timidement alors que le principal et moi sommes en train de tenir une conversation dans un couloir ; l’enfant n’a pas l’air bien, mais attend sagement. Je regarde dans sa direction, alors le principal :
    « Tu ne vois pas qu’on est en train de parler ? »
    L’élève : « Excusez-moi, Monsieur, je me suis fait mal… »
    « L’infirmerie, tu connais pas ? ».
    C’est un exemple, un exemple représentatif je pense, car le principal en question n’est pas une caricature.

    « Jamais vous pouvez vous mettre en rangs ? »
    « T’as bien sûr oublié ton carnet ! »
    « Tu crois que je suis là pour écouter tes pleurnicheries ? » « Mais j’en ai marre ! » etc.
    On pourrait en remplir la page, et ce Conseiller Principal d’Éducation est sensible à la difficulté scolaire, ouvert au dialogue entre élèves, là aussi, tout sauf une caricature.

    Ce n’est pas propre au collège, même si ça y est sans doute plus marqué. Dans une école maternelle, un gamin qui n’arrive pas à somnoler durant la sieste est amené à la directrice (très investie, en pointe sur des projets culturels d’envergure, pas caractérielle) : comme il pleurniche, elle se met à hurler (pas à crier, à hurler) au point que le gamin se recroqueville et effectivement se réfugie dans le sommeil ; triomphante, elle se tourne vers moi : « Vous voyez, ça marche ! »1

    De leur côté, les élèves crient aussi. Dans une telle atmosphère, où le niveau sonore n’a d’égal que le niveau de violence des paroles échangées, on comprend que les enfants, les adolescents et les adultes saturent vite.

    « À chaque rentrée universitaire, je demande en amphi aux étudiants inscrits à mes cours ayant un rapport avec l’enseignement, qui a été victime d’humiliation par l’institution scolaire, explique Philippe Blanchet, enseignant-chercheur en sociolinguistique. Les 3/4 lèvent la main. Et j’ajoute ceux qui en ont été témoins: tout l’amphi a le bras levé, sauf dans les cours où il y a des étudiants étrangers venant de systèmes scolaires différents. Et c’est comme ça depuis plus de vingt ans, ce que confirment des études plus systématiques ».2

    Cesser de crier ne suffirait évidemment pas à résoudre les nombreux problèmes et enjeux auxquels fait face l’Éducation Nationale, mais ce qui nous importe ici, c’est que ce comportement considéré comme banal n’est peut être ni anodin ni inévitable.

     Crier, un comportement inéluctable?

    Cette violence verbale, on ne la retrouve pas qu’à l’école, bien sûr : il suffit d’observer les conducteurs sur la route ! A force d’être bousculés, nous prenons l’habitude de la bousculade, à force d’entendre hurler, nous ne prêtons plus attention aux paroles prononcées et nous finissons par adopter des comportements adaptatifs qui deviennent une seconde nature. Mais cela ne signifie pas que ce que nous endurons est neutre pour nous. Et ça ne veut pas dire non plus que ces comportements sont inéluctables : en Allemagne, par exemple, les cris ont laissé de tels (mauvais) souvenirs qu’on n’ose plus non plus les employer à l’école.

    « A force, nous finissons par adopter des comportements qui deviennent une seconde nature, mais ça ne signifie pas qu’ils soient neutres pour nous ».

    Pour Jean-Pierre Fournier, cette façon de parler par des cris (et des ordres) a une origine militaire et sociale : le ton de commandement est celui que l’on adresse aux inférieurs. Pour Pierre Blanchet, « l’école a toujours été un lieu de violence parce qu’elle est un appareil idéologique d’État qui reflète et construit la société. (…) Que l’on affronte donc réellement la cause de la violence, et de la vraie violence, pas de ses apparences superficielles comme une gestuelle ou un parler local ou populaire : celle inscrite au cœur même du fonctionnement de l’institution, parce qu’elle est inscrite au cœur même du projet sociétal et national en France (et ailleurs…) qui ont fait de l’injustice, de la compétition et de la loi du plus fort, l’alpha et le bêta d’un monde inhumain et asocial ».

    A propos de la violence à l’école3, Philippe Merieu, chercheur et écrivain français, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, renvoie à la nécessité « d’une véritable préparation des élèves aux règles du  »vivre ensemble ». (…) Il faut agir, chacun à son niveau, sur les éléments sur lesquels on a un peu d’influence. Sur le plan proprement scolaire, la priorité absolue, à mes yeux, est de mettre en place, le plus tôt possible – dès la maternelle et tout au long de la scolarité- des structures de régulation comme le  »conseil d’élèves » où l’on apprend à se parler et à s’écouter, à se donner des règles communes et à les respecter. Il faut mettre en place des  »rituels » de parole, comme le préconise la  »pédagogie institutionnelle » : cela ne sera pas miraculeux, mais je ne vois rien de plus utile et de plus prioritaire ».

    « La question de l’honneur semble centrale dans (les) histoires de violence scolaire, explique Philippe Merieu. Le sens très vif de l’honneur chez les adolescents agressifs s’oppose à l’honneur du métier, tout aussi vif, chez l’enseignant français. (…) L’objectif, c’est de trouver une sortie où les deux protagonistes soient gagnants, où personne ne soit humilié. Je sais bien que c’est très difficile mais on peut, parfois, y arriver dès lors qu’on tente de s’engager ensemble dans une activité commune. La violence s’exacerbe quand rien ne vient lester les relations. Quand on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n’est plus perçue comme un caprice de l’adulte, alors on peut espérer retrouver des relations plus saines ».

    « Quand on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n’est plus perçue comme un caprice de l’adulte,
    alors on peut espérer retrouver des relations plus saines »

     Crier, un acte inoffensif ?

    Mettre en place des relations saines sans utiliser les cris à des fins disciplinaires, non pas parce que ceux-ci sont étouffés, mais parce qu’ils ne sont plus nécessaires, aurait vraiment du sens.

    Car utiliser les hurlements comme outil de discipline aurait les mêmes conséquences que la violence physique: elle augmenterait, entre autres, les risques de dépression et d’agressivité chez les enfants. D’après l’étude publiée dans Child Development, les cris ne sont jamais une solution ; au contraire, ils provoquent l’inverse des effets escomptés. « Les adolescents vivent une période de grande sensibilité, pendant laquelle ils tentent de développer leur confiance et leur estime d’eux mêmes. Les cris perturbent cette construction et les amène à se sentir incapables, sans valeur et sans intérêt », analysent les auteurs de l’étude.

    En outre, les chercheurs ont observé que la chaleur parentale, l’amour, l’affection et le soutien émotionnel apportés par ailleurs ne suffisaient pas à enrayer les effets de la violence verbale.

    Ça n’est pas forcément simple de procéder autrement, surtout quand on est seul à le faire, mais ça n’est pas impossible. Emmanuelle se souvient d’un jeune enseignant qui criait en permanence sur ses élèves et que personne n’écoutait. Quelques semaines plus tard, il est parti de lui-même et a été remplacé par un autre, qui se taisait dès que le niveau sonore montait trop. Il restait debout, les bras croisés en position d’attente, et regardait chaque élève droit dans les yeux (avec bienveillance et avec fermeté, son objectif n’était pas de leur faire peur), puis il chuchotait pour s’adresser au groupe. Tous les enfants se taisaient immédiatement pour l’écouter.
    Un enseignement qui l’a frappée (à l’époque, elle criait beaucoup sur ses enfants), et qui a produit le même miracle chez elle5.

    Cela dit, tenter de moins crier (ou de cesser de crier) ne signifie pas refouler sa colère. La colère peut être une expression vitale, qui peut s’exprimer de manière saine et recevable pour l’entourage.

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     Une loi pour autoriser les cris

    Pas facile de supporter les cris des enfants quand on s’abstient soi-même de hurler. Les cris disciplinaires n’ont sans doute ni la même origine ni le même objectif que les cris des jeunes enfants, qui sont l’expression de leur vitalité. « Les enfants ont besoin de faire du bruit, c’est essentiel pour leur développement » : c’est en ces termes que l’Allemagne a adopté une loi (en mai 2011) pour que les cris des enfants ne soient plus considérés comme des « nuisances sonores » susceptibles de donner lieu à un dépôt de plainte. Avant cette loi, des crèches avaient été contraintes de fermer, déménager ou construire un mur anti-bruit.

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    Photo à la une : © Jean-françois Sérot

    Photo tag : © Gilles Levrier

    Poursuivez la lecture sur le webzine Parents à Parents

    Parents à Parents Webzine#1

     

    1 Jean-Pierre Fournier, enseignant, actuellement coordonnateur en éducation prioritaire, rédacteur aux Cahiers pédagogiques et à N’Autre école

    2 http://www.huffingtonpost.fr/philippe-blanchet/ecole-lieu-de-violences

    3 http://www.cafepedagogique.net/lesdossiers/

    4 http://www.huffingtonpost.com/2013/09/06/yelling-at-kids cet article synthétise les résultats d’une étude publiée dans Child Development en juin 2013

     

    Pour en savoir plus, parmi les ressources possibles : http://www.nonviolence-actualite.org/ , Centre de ressources sur la gestion non-violente des relations et des conflits.

     

    11 Avr
    11 Avr
  • leandro lamas
    Qui n’a jamais été déçu, au sein d’un projet collectif, une association, un groupe d’entre-aide, de constater que « ça » n’avançait pas et que des résistance, des questions de pouvoir et de rapport de force surgissaient pernicieusement, sans que tout le monde parvienne à prendre ses responsabilités ? Car malgré nos meilleures volontés, il n’est pas toujours facile de créer et de développer des projets avec d’autres. Pour ne pas tomber dans les travers habituels, nous avons besoin d’outils et de processus nouveaux, comme la sociocratie, une approche dont les processus s’inspirent du vivant.

    Le consensus, c’est bien, mais c’est long, ça peut être même être sans fin s’il n’y a rien pour le canaliser. Et finalement, ce n’est pas toujours un consensus : par lassitude ou par habitude, on finit parfois par s’en remettre à ceux qui parlent le plus fort ou qui semblent faire autorité. La démocratie n’est pas plus satisfaisante : la majorité n’a pas forcément raison et elle laisse les minoritaires frustrés, sur le carreau, sans que leur contribution ait été prise en compte. La Sociocratie ouvre une troisième voie, qui réconcilie les contraires pour décupler les possibles. C’est après avoir été profondément déçue par l’énergie énorme que j’avais dépensé, presque en pure perte, dans une association, que je me suis formée à cette approche. Elle a été très salvatrice pour moi ; je l’utilise presque partout désormais, même en famille, avec mes enfants quelquefois. Elle n’est pas toujours formalisée, mais l’esprit est là. Nous l’avons également intégrée aux statuts, au règlement intérieur et au mode de fonctionnement quotidien de l’association Parents à Parents.

    La Sociocratie, d’où ça vient ?

    La sociocratie est un modèle de management participatif venu de Hollande, créé par Gérard Endenbourg* et Kees Boeke*, dans lequel le pouvoir est partagé par tous les membres d’un groupe. Cette approche favorise l’expression de chaque membre, et, par là, l’émergence de l’intelligence collective, qui permet de faire à plusieurs bien plus que la somme de ce que les parties pourraient faire chacune de leur côté.
    Ilia Prigogine* et Hermann Haken* ont démontré que, pour s’auto-organiser, un système doit remplir deux conditions.

    • Premièrement, les éléments du système qui s’auto-organise doivent être équivalents, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas exercer de contrôle les uns sur les autres.
    • Deuxièmement, pour s’auto-organiser, un système doit avoir une source d’énergie externe.

    Ces conditions valent pour tous les systèmes qui s’auto-organisent, qu’on parle de personnes qui se réunissent librement autour d’une table pour un projet commun ou des atomes qui s’harmonisent sur une fréquence dans un laser.

    • Pour mettre en œuvre la première condition, la sociocratie propose des processus : décision par consentement, élection sans candidat, construction d’une proposition en écoutant chacun et en évitant les arbitrages,…
    • La vision partagée, de son côté, apporte la source d’énergie extérieure – la deuxième condition.

    Partager une vision

    On pense parfois à tort qu’il n’est pas nécessaire d’y revenir, que si nous sommes ensemble, c’est que nous partageons le même objectif.

    C’est une erreur.

    Nous pouvons rejoindre un projet pour de multiples raisons, sans partager la même intention. En outre, même si c’est déjà le cas, la conscience de cette vision partagée est l’élan vital du groupe, sa source d’énergie primordiale.

    Sérénité et sécurité

    La mise en place d’une charte comportementale apporte la sécurité nécessaire à l’expression de chacun.

    Ne pas se couper la parole, parler chacun son tour, tenir les échanges confidentiels, parler vrai, ne pas juger,…  Ces règles de fonctionnement, ou règles du jeu ( qui ne sont pas propres à la sociocratie), peuvent être créées et évoluer « chemin faisant », au fur et à mesure que les problèmes se posent.

    Enfin, différents rôles sont attribués aux membres pour faciliter la communication et garantir le bon fonctionnement du cercle et du projet.

    Décider ensemble

    En sociocratie, on ne raisonne pas en termes de qui « a raison » et qui « a tort », mais on écoute toutes les voix.

    On part de l’hypothèse que chacun a quelque chose à apporter dans la mesure où, à la base, les personnes réunies partagent une intention et un projet.
    Concrètement, il s’agit, comme en Communication NonViolente, de séparer les faits de nos ressentis pour démêler nos émotions, comprendre nos besoins et pouvoir être entendus et compris les uns par les autres.
    En effet, si, quand vous proposez de choisir un lieu pour les prochaines vacances en famille ou d’organiser une grande fête de quartier, tout le monde vous répond par un « bof » décourageant, ce n’est pas forcément une raison pour abandonner votre idée !

    Commencez par raconter votre rêve, votre vision ( pas votre idée concrète, mais ce qui vous anime – vivre un grand moment de convivialité, faire connaître une pratique joyeuse,…), et voyez si vos interlocuteurs vous rejoignent.

    Si c’est le cas, bravo, vous pouvez y aller !

    D’abord, trouvez quelqu’un pour animer le processus : vous pourrez, ainsi, rester concentré(e) sur la réalisation de votre rêve.
    Ensuite, expliquez votre projet.

    • Dans le premier tour de table ( ou de cercle), chacun va simplement dire s’il a bien compris ou s’il a des questions sur le contenu du projet.

    Ça paraît bête mais ça ne l’est pas : bien souvent, nous sommes en désaccord parce que nous ne parlons pas de la même chose !

    • Ensuite, un second tour permet à chacun de dire ce qui lui plaît dans ce projet, puis ce qui l’inquiète, les freins qu’il perçoit, les idées qui lui viennent. A vous de décider de tenir compte (ou pas) de ces voix, qui se sont exprimées sans jugement, dans la bienveillance.

    En effet, Nos convictions ne sont que des points de vue, une parole qui nous dérange a priori peut finalement constituer une contribution intéressante.

    «Les problèmes importants auxquels nous sommes confrontés ne peuvent pas être résolus avec des habitudes de pensée qui ont été à l’origine de leur apparition», écrivait Albert Einstein

    •  Au troisième tour, c’est alors le temps de la prise de décision : chacun dit s’il est d’accord avec votre proposition (initiale ou corrigée) et, sinon, quelle est son objection.

    Il ne s’agit pas d’un vote. Tout le monde doit être d’accord.

    Il ne s’agit pas non plus d’un consensus total : les objections doivent être suffisamment fortes et contraires à la perception que chacun a de l’intérêt commun.

    Si quelqu’un a une objection, on peut alors lui demander à quelle condition il pourrait être d’accord. Libre à vous d’en tenir compte ou pas.

    En général, si tout le monde est clair, posé, la discussion se dénoue. Sinon, il peut être préférable de la remettre à une autre fois – c’est qu’elle n’est pas mûre. Et pour que ce processus ne dure pas trop longtemps, il est intéressant de se donner un temps maximum et de bien le respecter : c’est un élément de sécurité important qui permet à chacun de rester concentré sans se sentir coincé dans une discussion sans fin.

    Accepter le chaos

    En sociocratie, on vit souvent des périodes de chaos, qui sont perçues propices à l’émergence d’un ordre nouveau.

    Au cours d’un processus de décision, les positions opposées sont invitées à s’exprimer. Elles sont autant d’éclairages utiles, à partir desquels les membres vont choisir ensemble la meilleure voie du moment. Le processus permet qu’une décision ajustée émerge du chaos. Il incite les personnes à cesser de se battre pour prouver qu’elles ont raison, à faire moins peser leur ego et à se connecter à l’intention partagée pour aller vers ce qui est juste et bon pour le collectif.

    La posture personnelle : elle est cruciale !

    Au départ, ce processus peut être un peu long, le temps que le groupe s’y accoutume. Mais tout sera bien plus rapide ensuite.

    En sus, la longueur et la richesse des échanges dépend beaucoup de la posture personnelle de chacun. C’est un élément primordial.

    Pour être bien posé, on peut prendre un temps d’ancrage, de silence, utiliser toutes les techniques qui nous permettent de nous mettre au service du projet et de ne pas nous laisser parasiter.

    Si quelques personnes ont une posture juste, les autres vont être naturellement incitées à se positionner de la même manière.

    Jean-François Noubel, spécialiste de l’intelligence collective, propose de respirer avant de parler, de parler au centre du cercle, de recevoir la parole du centre et de s’autoriser à demander le silence à tout moment.
    Les processus sociocratiques  aident à sortir des relations bourreau/victime ou décideur/exécutant. Chacun prend sa part et sa responsabilité. En cela, la sociocratie peut être vécue comme un chemin de développement personnel. D’ailleurs, on peut même l’appliquer aux différentes parties qui s’expriment à l’intérieur de soi pour leur donner la parole et prendre des décisions éclairées.
    Ça n’est pas toujours confortable car ça nécessite de se prendre en charge sans prendre le pouvoir sur les autres. Mais c’est tellement plus juste, plus sain et plus fructueux !

    La sociocratie est déjà utilisée au sein des familles, dans des associations, des entreprises, des collectifs citoyens…

    Isabelle Desplats*, formatrice, suggère de ne pas tout appliquer d’un coup, mais d’y aller à petits pas. La sociocratie propose de commencer par agir un tout petit peu sur l’une des forces en présence, là où c’est le plus facile. Ensuite, on recommence.

    Ce n’est pas la politique des grandes manœuvres mais de l’amélioration continue !

     illustration : Leandro Lamas

    *Jean Teské – Kees Boeke (1884-1966) est le fondateur de l’École de la Communauté Werkplaats en Hollande. À la fin de la dernière guerre, il a été emprisonné par les Allemands pour avoir caché des Juifs. Dans sa poche, on trouva une déclaration intitulée « Non à la dictature » qui faillit le faire condamner à mort. Il s’agissait d’un modèle pour une sorte de société démocratique basée sur l’expérience de son école et les réunions des Quakers. Cet article, publié pour la première fois en mai 1945, est une version condensée de la théorie qu’il élabora à partir de son projet initial.
    *Ilia Prigogine a travaillé sur les structures dissipatives et l’auto-organisation des systèmes. Dans La Nouvelle Alliance, La métamorphose de la science, sa théorie sur la thermodynamique réconcilie la physique avec le sens commun (la science classique considérait les phénomènes comme déterminés et réversibles, ce qui est en contradiction avec l’expérience courante).
    *Hermann Haken, professeur de physique et mathématicien, a découvert le principe de l’auto-organisation dans sa théorie sur le laser. Il a réussi à en prouver mathématiquement l’existence.
    *Isabelle Desplats – Les ateliers du devenir humain http://www.ateliersdevenirhumain.org

    Pour aller plus loin :
    L’intelligence collective, la révolution invisible, Jean-François Noubel
    La démocratie se meurt, vive la sociocratie, Gilles Charest, Edizioni Esserci, collection Ecomanagement, (2007).
    La Sociocratie, Les forces créatives de l’auto-organisation, John A. Buck et Gerard Endenburg

     

     

    24 Mar
    24 Mar
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