La colère, une émotion qui nous veut du bien

  • enfant en colère adulte en colèreJe viens d’une famille un brin soupe au lait, dans laquelle il arrivait que les adultes explosent de rage et disent, à ce moment là, un peu n’importe quoi, avant de se montrer très paisibles, comme si rien ne s’était passé. En réaction, à l’adolescence, je ne supportais plus l’expression de la colère. C’était avant que ma fille aînée me fasse évoluer à nouveau.

    Face aux colères des enfants

    Il arrive à a fille de crier pendant dix ou vingt minutes sans s’arrêter. C’est intense mais je n’ai jamais eu le cœur de l’en empêcher. Mon expérience familiale m’avait rendue confiante : j’ai toujours pensé qu’ « il était préférable que ça sorte plutôt que ça pourrisse à l’intérieur ».

    C’est d’autant plus gérable qu’elle n’explose pas « contre les autres » (même si ça lui arrive aussi, comme à n’importe qui), qu’elle ne fait de mal à personne et qu’il suffit, en fait, de lui donner un espace pour vider son sac (et ne pas trop froisser nos oreilles car c’est le niveau sonore qui peut être fatigant pour nous). Après quoi elle revient généralement fraîche et dispose, prête à partager de bons moments familiaux. Avec le temps, son besoin d’exploser a nettement diminué. Je crois qu’elle a développé son vocabulaire et appris de plus en plus à exprimer ce qu’elle ressentait avant d’avoir besoin de crier à ce point.

    Face à ma colère d’adulte

    Mais sa colère en a réveillé une autre : la mienne. J’ai réalisé que si j’admettais la colère de mes enfants, j’avais du mal à tolérer la mienne. Pire, je ne savais pas quoi en faire car j’avais peur qu’elle puisse faire du mal à quelqu’un. Alors j’y suis allée doucement. Avec un amie, qui m’expliquait qu’elle se mettait en colère quand son fils la réveillait la nuit, nous avons compris que la colère nous donnait de l’énergie quand nous en manquions (c’est peut être aussi pour ça que nous nous mettons plus facilement en colère quand nous sommes fatigués?). Cette pensé m’a rendu la colère beaucoup plus sympathique : je lui trouvais une nouvelle fonction.
    Un jour où je cherchais un objet qui me tenait très à cœur, j’ai dit en criant « j’ai perdu ce truc, il faut que je le trouve au plus vite, surtout ne me demandez rien pendant ce temps là ». Les enfants sont restés calmes, ma seconde fille m’a aidé à le chercher et tout s’est vite terminé. Si je m’étais contentée de bouillonner intérieurement, je crois que mes enfants, sentant que je n’étais pas bien, auraient tourné autour de moi en me sollicitant, et ça aurait fait monter d’un cran mon désarroi intérieur.
    Il y a quelques jours, une vidéo d’Isabelle Padovani, formatrice en Communication NonViolente, a nourri ma réflexion : « à l’origine d’une colère, il y a une pensée, analyse-t-elle. Quand je suis en colère, il y a une phrase, une exigence sur moi ou quelqu’un d’autre. Plus je me la répète, plus la colère monte. (…) Elle vient d’une impuissance totale face à quelque chose d’extrêmement stimulant ». Ainsi, Isabelle Padovani propose d’écrire la phrase pour la faire « sortir de soi » puis de voir quel besoin exprime cette pensée. … et de ces besoins pourront naître différentes actions. Je l’ai expérimenté et ça m’a aidé : je me sens mieux quand je me dis que j’ai besoin d’arriver vite à l’école en vélo (ce qui est plus facile en utilisant les pistes cyclables que certains automobilistes annexent quelquefois comme des places de parking) que quand je me dis que « ces connards sont vraiment égocentriques et que ce n’est pas comme ça qu’on va réduire la pollution dans ce bas monde ».

    L’enseignement de la colère

    Autrement dit, dans la colère, il y a aussi des choses à prendre et à apprendre. C’est ce que me fait conclure l’événement suivant (d’abord publié ici il y a trois ans)
    Vendredi, nous avions rendez vous à l’hôpital pour le suivi orthopédique de Pistache (qui n’est pas le vrai prénom de ma fille aînée). Quand le médecin orthopédiste nous a reçues après deux heures d’attente dans une atmosphère très électrique (personnel surmené, parents épuisés, enfants affamés,…), Pistache ne voulait pas qu’il l’ausculte. Elle s’est mise à crier en se jetant sur moi et en se débattant. Il a pu voir son dos vu sa position mais il a très mal accepté la réaction de ma fille et m’a fait part de ses jugements sur les enfants colériques.

    De mon côté j’ai pensé qu’une angoisse avait été réveillée là, avec l’arrivée du médecin en blouse blanche. Quand on est sorti elle m’a dit « maman prends moi je ne peux plus marcher« . Et le médecin de ricaner « il ne manquerait plus que ça ! » J’ai pris ma fille dans mes bras et quand nous nous sommes retrouvées dans un endroit seules toutes les trois avec sa petite sœur, je lui ai demandé ce qui se passait (comme Pistache a été paraplégique quelques mois, ça ne venait pas de nulle part).

    Elle m’a demandé de lui raconter « quand elle était très malade« . Alors j’ai dit depuis le début, ses douleurs neurologiques pas reconnues par la pédiatre, l’arrivée aux urgences après une visite chez l’ostéopathe, le pédiatre des urgences qui avait tout de suite diagnostiqué le neuroblastome, les nuits d’inquiétude, les jours de trouille, l’opération en neurochirurgie en urgence qui nous avait fait si peur, les six heures passées devant la salle de réveil sans savoir si elle était vivante, l’anesthésiste plein de sollicitude qui l’avait veillée cette nuit là en posant sa chaise devant elle et en m’assurant qu’il s’en occuperait comme de sa propre fille, le cathéter, ses pansements et ses infections, la chimio, les effets secondaires, les granules que je lui donnais en cachette, le lait de vache quelle vomissait, les tétées qu’elle gardait, la petite fille avec qui elle avait joué, les médecins formidables que nous avions rencontrés, les autres qui faisaient comme ils pouvaient, la colère qui avait été la nôtre et la sienne, parfois, contre ce système complexe, la force immense dont elle avait fait preuve, les trois nuits que nous n’avions pas pu passer ensemble (je ne connaissais pas encore nos droits, qui disent qu’on ne peut jamais interdire à un parent de rester au chevet de son enfant même en soins intensifs), les soins qui lui faisaient mal, le corset qu’elle avait du porter, les familles avec lesquels nous partagions les chambres, les appareils qui sonnaient jour et nuit, sa fragilité immunitaire, la seconde opération qui s’était déroulée dans des conditions excellentes, l’aide soignante qui m’avait aidée à la mettre au sein dès le réveil malgré les drains et tubulures diverses, le chirurgien qui avait dit qu’il n’avait jamais vu de toute sa carrière un enfant se remettre aussi vite d’une telle opération, tout l’amour qui l’avait entouré, tous les gens qui avaient pensé à elle, prié pour elle, toute la puissance qui était la sienne. Elle a pris une grande respiration, m’a regardé et m’a dit « j’étais toute petite maman, c’était dur« . Calme et épuisée, elle s’est alors endormie dans l’auto. Qu’est ce que nous aurions raté en faisant diversion ou en supprimant l’émotion « inacceptable« !

    illustration : Roberte Degosse, « le retour à l’unité originelle »

    28 Oct
    28 Oct

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