Décider et créer avec la sociocratie : une approche au service de nos projet collectifs

  • leandro lamas
    Qui n’a jamais été déçu, au sein d’un projet collectif, une association, un groupe d’entre-aide, de constater que « ça » n’avançait pas et que des résistance, des questions de pouvoir et de rapport de force surgissaient pernicieusement, sans que tout le monde parvienne à prendre ses responsabilités ? Car malgré nos meilleures volontés, il n’est pas toujours facile de créer et de développer des projets avec d’autres. Pour ne pas tomber dans les travers habituels, nous avons besoin d’outils et de processus nouveaux, comme la sociocratie, une approche dont les processus s’inspirent du vivant.

    Le consensus, c’est bien, mais c’est long, ça peut être même être sans fin s’il n’y a rien pour le canaliser. Et finalement, ce n’est pas toujours un consensus : par lassitude ou par habitude, on finit parfois par s’en remettre à ceux qui parlent le plus fort ou qui semblent faire autorité. La démocratie n’est pas plus satisfaisante : la majorité n’a pas forcément raison et elle laisse les minoritaires frustrés, sur le carreau, sans que leur contribution ait été prise en compte. La Sociocratie ouvre une troisième voie, qui réconcilie les contraires pour décupler les possibles. C’est après avoir été profondément déçue par l’énergie énorme que j’avais dépensé, presque en pure perte, dans une association, que je me suis formée à cette approche. Elle a été très salvatrice pour moi ; je l’utilise presque partout désormais, même en famille, avec mes enfants quelquefois. Elle n’est pas toujours formalisée, mais l’esprit est là. Nous l’avons également intégrée aux statuts, au règlement intérieur et au mode de fonctionnement quotidien de l’association Parents à Parents.

    La Sociocratie, d’où ça vient ?

    La sociocratie est un modèle de management participatif venu de Hollande, créé par Gérard Endenbourg* et Kees Boeke*, dans lequel le pouvoir est partagé par tous les membres d’un groupe. Cette approche favorise l’expression de chaque membre, et, par là, l’émergence de l’intelligence collective, qui permet de faire à plusieurs bien plus que la somme de ce que les parties pourraient faire chacune de leur côté.
    Ilia Prigogine* et Hermann Haken* ont démontré que, pour s’auto-organiser, un système doit remplir deux conditions.

    • Premièrement, les éléments du système qui s’auto-organise doivent être équivalents, c’est-à-dire qu’ils ne doivent pas exercer de contrôle les uns sur les autres.
    • Deuxièmement, pour s’auto-organiser, un système doit avoir une source d’énergie externe.

    Ces conditions valent pour tous les systèmes qui s’auto-organisent, qu’on parle de personnes qui se réunissent librement autour d’une table pour un projet commun ou des atomes qui s’harmonisent sur une fréquence dans un laser.

    • Pour mettre en œuvre la première condition, la sociocratie propose des processus : décision par consentement, élection sans candidat, construction d’une proposition en écoutant chacun et en évitant les arbitrages,…
    • La vision partagée, de son côté, apporte la source d’énergie extérieure – la deuxième condition.

    Partager une vision

    On pense parfois à tort qu’il n’est pas nécessaire d’y revenir, que si nous sommes ensemble, c’est que nous partageons le même objectif.

    C’est une erreur.

    Nous pouvons rejoindre un projet pour de multiples raisons, sans partager la même intention. En outre, même si c’est déjà le cas, la conscience de cette vision partagée est l’élan vital du groupe, sa source d’énergie primordiale.

    Sérénité et sécurité

    La mise en place d’une charte comportementale apporte la sécurité nécessaire à l’expression de chacun.

    Ne pas se couper la parole, parler chacun son tour, tenir les échanges confidentiels, parler vrai, ne pas juger,…  Ces règles de fonctionnement, ou règles du jeu ( qui ne sont pas propres à la sociocratie), peuvent être créées et évoluer « chemin faisant », au fur et à mesure que les problèmes se posent.

    Enfin, différents rôles sont attribués aux membres pour faciliter la communication et garantir le bon fonctionnement du cercle et du projet.

    Décider ensemble

    En sociocratie, on ne raisonne pas en termes de qui « a raison » et qui « a tort », mais on écoute toutes les voix.

    On part de l’hypothèse que chacun a quelque chose à apporter dans la mesure où, à la base, les personnes réunies partagent une intention et un projet.
    Concrètement, il s’agit, comme en Communication NonViolente, de séparer les faits de nos ressentis pour démêler nos émotions, comprendre nos besoins et pouvoir être entendus et compris les uns par les autres.
    En effet, si, quand vous proposez de choisir un lieu pour les prochaines vacances en famille ou d’organiser une grande fête de quartier, tout le monde vous répond par un « bof » décourageant, ce n’est pas forcément une raison pour abandonner votre idée !

    Commencez par raconter votre rêve, votre vision ( pas votre idée concrète, mais ce qui vous anime – vivre un grand moment de convivialité, faire connaître une pratique joyeuse,…), et voyez si vos interlocuteurs vous rejoignent.

    Si c’est le cas, bravo, vous pouvez y aller !

    D’abord, trouvez quelqu’un pour animer le processus : vous pourrez, ainsi, rester concentré(e) sur la réalisation de votre rêve.
    Ensuite, expliquez votre projet.

    • Dans le premier tour de table ( ou de cercle), chacun va simplement dire s’il a bien compris ou s’il a des questions sur le contenu du projet.

    Ça paraît bête mais ça ne l’est pas : bien souvent, nous sommes en désaccord parce que nous ne parlons pas de la même chose !

    • Ensuite, un second tour permet à chacun de dire ce qui lui plaît dans ce projet, puis ce qui l’inquiète, les freins qu’il perçoit, les idées qui lui viennent. A vous de décider de tenir compte (ou pas) de ces voix, qui se sont exprimées sans jugement, dans la bienveillance.

    En effet, Nos convictions ne sont que des points de vue, une parole qui nous dérange a priori peut finalement constituer une contribution intéressante.

    «Les problèmes importants auxquels nous sommes confrontés ne peuvent pas être résolus avec des habitudes de pensée qui ont été à l’origine de leur apparition», écrivait Albert Einstein

    •  Au troisième tour, c’est alors le temps de la prise de décision : chacun dit s’il est d’accord avec votre proposition (initiale ou corrigée) et, sinon, quelle est son objection.

    Il ne s’agit pas d’un vote. Tout le monde doit être d’accord.

    Il ne s’agit pas non plus d’un consensus total : les objections doivent être suffisamment fortes et contraires à la perception que chacun a de l’intérêt commun.

    Si quelqu’un a une objection, on peut alors lui demander à quelle condition il pourrait être d’accord. Libre à vous d’en tenir compte ou pas.

    En général, si tout le monde est clair, posé, la discussion se dénoue. Sinon, il peut être préférable de la remettre à une autre fois – c’est qu’elle n’est pas mûre. Et pour que ce processus ne dure pas trop longtemps, il est intéressant de se donner un temps maximum et de bien le respecter : c’est un élément de sécurité important qui permet à chacun de rester concentré sans se sentir coincé dans une discussion sans fin.

    Accepter le chaos

    En sociocratie, on vit souvent des périodes de chaos, qui sont perçues propices à l’émergence d’un ordre nouveau.

    Au cours d’un processus de décision, les positions opposées sont invitées à s’exprimer. Elles sont autant d’éclairages utiles, à partir desquels les membres vont choisir ensemble la meilleure voie du moment. Le processus permet qu’une décision ajustée émerge du chaos. Il incite les personnes à cesser de se battre pour prouver qu’elles ont raison, à faire moins peser leur ego et à se connecter à l’intention partagée pour aller vers ce qui est juste et bon pour le collectif.

    La posture personnelle : elle est cruciale !

    Au départ, ce processus peut être un peu long, le temps que le groupe s’y accoutume. Mais tout sera bien plus rapide ensuite.

    En sus, la longueur et la richesse des échanges dépend beaucoup de la posture personnelle de chacun. C’est un élément primordial.

    Pour être bien posé, on peut prendre un temps d’ancrage, de silence, utiliser toutes les techniques qui nous permettent de nous mettre au service du projet et de ne pas nous laisser parasiter.

    Si quelques personnes ont une posture juste, les autres vont être naturellement incitées à se positionner de la même manière.

    Jean-François Noubel, spécialiste de l’intelligence collective, propose de respirer avant de parler, de parler au centre du cercle, de recevoir la parole du centre et de s’autoriser à demander le silence à tout moment.
    Les processus sociocratiques  aident à sortir des relations bourreau/victime ou décideur/exécutant. Chacun prend sa part et sa responsabilité. En cela, la sociocratie peut être vécue comme un chemin de développement personnel. D’ailleurs, on peut même l’appliquer aux différentes parties qui s’expriment à l’intérieur de soi pour leur donner la parole et prendre des décisions éclairées.
    Ça n’est pas toujours confortable car ça nécessite de se prendre en charge sans prendre le pouvoir sur les autres. Mais c’est tellement plus juste, plus sain et plus fructueux !

    La sociocratie est déjà utilisée au sein des familles, dans des associations, des entreprises, des collectifs citoyens…

    Isabelle Desplats*, formatrice, suggère de ne pas tout appliquer d’un coup, mais d’y aller à petits pas. La sociocratie propose de commencer par agir un tout petit peu sur l’une des forces en présence, là où c’est le plus facile. Ensuite, on recommence.

    Ce n’est pas la politique des grandes manœuvres mais de l’amélioration continue !

     illustration : Leandro Lamas

    *Jean Teské – Kees Boeke (1884-1966) est le fondateur de l’École de la Communauté Werkplaats en Hollande. À la fin de la dernière guerre, il a été emprisonné par les Allemands pour avoir caché des Juifs. Dans sa poche, on trouva une déclaration intitulée « Non à la dictature » qui faillit le faire condamner à mort. Il s’agissait d’un modèle pour une sorte de société démocratique basée sur l’expérience de son école et les réunions des Quakers. Cet article, publié pour la première fois en mai 1945, est une version condensée de la théorie qu’il élabora à partir de son projet initial.
    *Ilia Prigogine a travaillé sur les structures dissipatives et l’auto-organisation des systèmes. Dans La Nouvelle Alliance, La métamorphose de la science, sa théorie sur la thermodynamique réconcilie la physique avec le sens commun (la science classique considérait les phénomènes comme déterminés et réversibles, ce qui est en contradiction avec l’expérience courante).
    *Hermann Haken, professeur de physique et mathématicien, a découvert le principe de l’auto-organisation dans sa théorie sur le laser. Il a réussi à en prouver mathématiquement l’existence.
    *Isabelle Desplats – Les ateliers du devenir humain http://www.ateliersdevenirhumain.org

    Pour aller plus loin :
    L’intelligence collective, la révolution invisible, Jean-François Noubel
    La démocratie se meurt, vive la sociocratie, Gilles Charest, Edizioni Esserci, collection Ecomanagement, (2007).
    La Sociocratie, Les forces créatives de l’auto-organisation, John A. Buck et Gerard Endenburg

     

     

    24 Mar
    24 Mar

Nous répondons au plus vite, en général sous 24h.

Merci de nous avoir contacté, à très bientôt !

Enter a Name

Enter a valid Email

Message cannot be empty