Cesser de vouloir décider et contrôler

  • Cesser de vouloir décider et contrôler pour être heureux, innover, grandir ensemble et obtenir de bien meilleurs résultats, une drôle d’idée ? Pas tant que ça, je vous assure. En vous proposant de mettre face à face parent et dirigeant, je vous propose que nous réfléchissions ensemble au pouvoir, à ce qu’il nous apporte, et à ce que nous permettons de joyeux, d’innovant, d’épanouissant (pour tous) d’advenir si nous le partageons. Une attitude qui passe par un travail sur soi dont nous sortons tous gagnants.

    Le pouvoir est pourtant grisant

    L’exercice du pouvoir est grisant, ce n’est un secret pour personne. J’en ai fait l’expérience toute jeune : j’étais l’ainée des petits enfants, j’avais pris l’habitude de proposer des idées de jeu qui suscitaient l’engouement de mes cousins et voisins, et tous suivaient mes directives. En jouant les chefs d’orchestre (un métier que je rêvais de faire mien), je ressentais une joie et une puissance immenses à voir les idées que j’avais en tête devenir réalité. Ce pouvoir était d’autant plus grisant pour moi qu’il réparait le sentiment d’impuissance que je ressentais à chaque fois que je voyais mes parents continuer à s’entretuer malgré tous les efforts que je déployais.

    Alors oui, j’ai aimé diriger, mener, conduire, planifier, observer le résultat de nos succès. Mais j’ai aimé ça comme on prend plaisir à dévorer un gâteau au chocolat ou à boire un peu trop de bon vin : sur le moment c’est délicieusement bon, mais après, les maux d’estomac, la nausée ou le tournis nous font réaliser que cette joie n’était qu’à courte vue.

    Un jour, je ne saurais dire pourquoi, les choses se sont passées un peu autrement, je n’ai pas décidé pour tous mais j’ai co-créé avec les autres. En faisant avec eux, en situation d’équivalence, j’ai senti une joie plus intense encore. Nous étions arrivés bien plus loin que là où je serais allée avec mes seules idées. Nous avions ouvert des mondes que je n’avais jamais entrevus, même en rêve. Et c’était bon ! Personne ne râlait, chacun suivait une vision de base qu’il avait enrichi et avait fait sienne.

    Depuis, je n’ai eu de cesse que de retrouver ce sentiment encore plus puissant que le pouvoir sur les autres, celui de la libre appartenance à un collectif dans lequel chacun a sa place, peut exprimer son plein potentiel et sa pleine puissance.

    Chef ou leader ? Une posture qui vaut en entreprise comme avec ses enfants

    Chef ou leader inspirer faire grandir Leandro Lamas Parents à PArents J’ai redécouvert ces sensations enthousiasmantes en entreprise dès que j’ai eu à mener des projets. A la fin de ma première année de vie professionnelle, on m’avait confié un projet de re-organisation dont la durée avait été planifiée à deux ans au moins. Mais en travaillant de concert avec les équipes européennes et les autres parties prenantes, nous avons trouvé une solution qui convenait à tous en moins de trois mois, et elle avait pu être mis en œuvre en deux mois. Cinq mois après mon arrivée, je n’avais plus rien à faire (à part assurer le suivi) et je suis donc partie vers de nouveaux horizons. Cette expérience (faire aboutir un projet bien plus vite pour bien moins cher que prévu) m’est arrivée plusieurs fois ensuite (et à vous aussi sans doute) : c’est fou ce que nous allons vite quand nous mettons nos énergies au service d’un projet commun !
    J’ai aussi tenté d’agir ainsi quand j’ai eu l’occasion de manager des équipes. J’avais des valeurs – transparence, authenticité, écoute de toutes les idées – mais je manquais d’outils, d’expérience et de confiance pour aller plus loin dans une hiérarchie plutôt opaque, sans vision partagée et politicienne au possible. Ce devait être un management plutôt « sympa », mais il était très loin d’être à la hauteur de mes espérances et ne changeait la vie de personne.
    La question du « management » s’est posée autrement quand je suis devenue maman.

    Je n’avais pas envie de contrôler. Je me souvenais que ma mère m’avait laissé relativement libre de mes sorties jusqu’à ce qu’elle me découvre un petit ami un peu sérieux. J’avais seize ans, et là, comme bien des parents, elle avait commencé à surveiller bien davantage mes allers et venues. J’en avais conclu que le contrôle était une réaction face à la peur et qu’elle s’associait à un manque de confiance. Des attitudes que je ne voulais pas cultiver avec mes enfants.
    Je n’avais pas non plus envie de diriger, de penser, de faire à leur place ou de panifier. C’est pourtant ce que font la plupart des parents, mais je savais comme ce comportement empêche la confiance de s’installer, entrave le développement et l’épanouissement et créé des blocages dont une vie entière ne permet pas toujours de venir à bout.

    Je ne voulais pas diriger une bande de lutins, je ne voulais pas créer de rapport de force (d’autant que je savais qu’il n’est pas naturel chez l’enfant, il est toujours construit par l’adulte). Bien des spécialistes, quand ils parlent d’autonomie (de l’enfant ou du salarié) ne pensent pas à une véritable autonomie (être auteur de sa vie, entreprendre des actions par soi-même en se donnant ses propres limites et règles de conduite) mais à la capacité à faire seul ce qu’un supérieur (chef ou parent) demande à un inférieur (salarié ou enfant).

    dormir grandir allaiter ensemble parents à parents leandro lamasL’expérience de la grossesse m’avait donné une certitude : je n’avais pas « fait des enfants », j’avais accueilli des êtres dont j’avais tout à apprendre. Je voulais accompagner ces enfants dont la vie m’était confiée, et je voulais qu’ils puissent aller, chacun, vers la plénitude et vers le meilleur d’eux-mêmes (sachant que je n’avais aucune idée de ce que serait ce « meilleur » et qu’il n’était évidemment pas question que je le définisse pour eux). C’est dans cette vision ambitieuse, alimentée par une puissance d’amour illimitée, que nous avons grandi avec nos enfants, pour les aider à devenir autonomes, chargés d’eux-mêmes comme m’avait dit un jour Anne Barth. Et ce fut d’autant plus facile que mon époux était d’accord pour tenter l’expérience en ce sens.
    Je ne pouvais donc pas me positionner comme parent au sens classique, et c’est, entre autres, dans mon enclin naturel à sortir du cadre (favorisé par nos expériences de vie différentes, mon conjoint et moi ayons grandi sur des continents différents), et mes lectures autour de l’empowerment et du leadership que j’ai trouvé des pistes d’exploration. Pour que nos enfants soient autonomes, il fallait que nous le soyons vraiment. Ça semble évident, pourtant les parents le sont rarement, aiguillés ou guidés qu’ils sont sans cesse par des experts de tout poil (de la voisine au pédiatre, de la nourrice au psy, de la grand-mère à la bonne copine) qui pensent à leur place et les alimentent sans cesse de réponses toutes faites à des questions qu’ils n’ont parfois même pas posées.

    Les bienfaits inespérés de cette nouvelle posture

    Quand j’ai découvert la non-violence, la Communication NonViolente, la logique émotionnelle, la co-écoute, la décharge émotionnelle, TIPI et la sociocratie, j’ai eu à ma disposition des idées et des outils pour aller plus loin.

    Je voulais que nous soyons des parents libres, je voulais que mes enfants soient libres, j’étais seulement plus expérimentée qu’eux dans un certain nombre de domaines de la vie et je savais que mon attitude, bien plus que mes paroles, les inspirerait forcément (vers la liberté, l’initiative et l’épanouissement, ou vers la peur, la soumission, la résignation, l’absence d’estime et de confiance en eux-mêmes et dans les autres, …).

    Je savais que mon rôle consistait à les aider à se connaître, à comprendre leurs besoins, à vivre avec leur hypersensibilité, à tirer profit de leurs émotions et à développer des moyens non-violents pour coopérer. Pour le reste, ils devaient expérimenter (sous surveillance, parfois, notamment pour mon ainée qui adore jouer avec le feu – au sens propre du terme), observer le résultat de leurs réactions, inventer des solutions, devenir progressivement responsables de leur vie.
    Nous avions confiance : comme tous les enfants du monde ou presque, ils avaient appris à marcher et à parler sans que nous n’ayons rien à faire qu’à les laisser faire. Ils sauraient bien apprendre et acquérir d’eux-mêmes tout ce qui leur serait utile et tout ce qui susciterait leur envie, si nous leur fournissions un cadre sécurisant et un environnement suffisamment riche et inspirant.
    cesser de décider Parents à PArents Leandro LamasTout cela n’a rien à voir avec la sévérité ou le laxisme. C’est une autre posture, qui dépend de chacun, ne répond à aucun diktat et que nous pouvons qualifier de libératrice. Pour illustrer ce que nous sommes ensemble, j’ai en tête l’image d’une constellation dans laquelle chacun d’entre nous serait une planète : c’est la mise en commun, dans une position qui permet à chacun d’exprimer son plein potentiel, qui permet à notre système de tourner à plein régime et de s’épanouir. Chacun y a sa place, son rôle, son devenir singulier, son autonomie dans un système où nous sommes tous interdépendants. Mais contrairement aux planètes, chacun peut relativement facilement changer de place, de rôle, de mission. « L’humain ne s’offre que dans une relation qui n’est ni de pouvoir, ni de violence » a dit Emmanuel Lévinas.
    Quand je vois aujourd’hui comme nos enfants prennent soin les uns des autres, quand je vois les initiatives qu’ils prennent, quand j’observe la joie qui est la leur, l’amour qui nous lie les uns les autres, je me dis que nous sommes sur un chemin qui nous permet d’avancer chaque jour un peu plus loin.
    Comme nous leur parlons correctement, ils font de même. Comme nous prenons soin d’eux, ils prennent spontanément soin des autres et même de nous quand nous sommes fatigués, irrités. Un jour où je me souviens leur avoir dit « je suis vraiment énervée, j’ai perdu un document important pour moi », je n’ai pas eu besoin de menacer ni même de leur demander d’être calmes, ils se sont immédiatement mis à ma place et ont proposé leur aide. Nos relations sont vraiment joyeuses, c’est un bonheur pour nous de passer du temps ensemble. La parentalité n’est pas source de tensions ni de pression, elle est vecteur de joies infinies.

    Ne pas diriger, c’est reposant, il s’agit d’être présent tout en laissant faire

    Je me souviens avoir passé une après-midi chez des amies de mes filles, dont la maman voulait absolument qu’elle joue au jeu qu’elle avait préparé : c’était épuisant pour elle, agaçant pour moi car elle ne cessait d’interrompre nos échanges, et inutilement contraignant pour les enfants qui n’ont jamais obtempéré : ce jeu-là ne les tentait pas, et puis voilà.

    anniversaire en famille PArents à Parents Leandro LamasJe me souviens de goûters d’anniversaire chez une amie qui avait passé dix soirées à sélectionner et préparer toutes les activités de l’après-midi, qu’elle avait ensuite orchestrées à la façon d’une gentille animatrice. En fin de journée, elle était épuisée. Nous avons souvent eu plus de quinze enfants à la maison pour les anniversaires de nos enfants. A part une piňata et un gâteau (fabriqués avec les enfants et à leur demande), nous n’avons jamais rien préparé. A chaque fois, les enfants se sont très bien débrouillés tout seuls, inventant des jeux dont nous n’aurions jamais eu l’idée et trouvant des solutions lumineuses pour régler leurs conflits, pendant que nous, adultes, faisions connaissance et pouvions nous lancer dans des discussions à bâtons rompus.
    Il ne s’agit pas de laxisme ou d’inconséquence. L’indifférence est une autre forme de maltraitance. Dans ses conférences, Jean-François Zobrist, ancien directeur de l’entreprise FAVI, rappelle souvent cette parole de François Jullien « le bon prince est celui qui en supprimant les contraintes et les exclusions permet à chaque existence de s’épanouir à son gré. Son agir sans agir, qui n’est pas ne rien faire du tout, est une forme de laisser faire pour faire en sorte que les choses se fassent toutes seules ». Je le vis comme une qualité de présence à soi et aux autres qui autorise au sens qu’elle « rend auteur ».

    La question se pose de la même manière si nous sommes éducateurs, professeurs, enseignants, dirigeants. Les enseignants qui ont adopté la philosophie et la posture des pédagogies nouvelles, les parents qui se lancent dans les apprentissages autonomes le disent tous : c’est infiniment plus joyeux et moins stressant que de tenter par tous les moyens de faire rentrer un savoir dans la tête de quelqu’un. Il est impossible « d’apprendre quelque chose à quelqu’un », la seule chose qu’on puisse faire consiste à fournir un environnement (des activités, des stimulations) et des informations qui permettent l’acquisition des connaissances et des compétences. Et celui qui sait n’est pas forcé d’imposer un rapport de force, ni de prendre le pouvoir. Tout est même bien plus facile s’il ne le fait pas.

    L’entreprise libérée, l’autonomie parentale

    J’ai donc été émue quand j’ai entendu Alexandre Gérard, patron d’Inov-on, raconter son parcours au sein de son entreprise. Cette démarche d’intense travail sur soi, d’humilité et de dépouillement qui mène à la joie, nous avions fait un peu la même dans un domaine différent, celui de la parentalité. Je suis donc ravie et peine d’espoir quand je vois des pionniers tenter cette belle expérience, en récolter les fruits et en parler autour d’eux, pour inspirer d’autres dirigeants et susciter un engouement.
    Je trouve inspirant pour les parents d’observer ce qu’ont entrepris ces dirigeants audacieux : ils sont partis de l’hypothèse que la nature humaine et bonne (ce qu’Olivier Maurel et l’Observatoire de la Violence Educative Ordinaire ont montré par un travail de recherche conséquent), ils ont fait confiance, ont cessé de décider seuls pour les autres, de contrôler, et ont ainsi libéré l’initiative, l’autonomie, la responsabilité, l’innovation, l’épanouissement, le bonheur au travail. Plutôt que de réfléchir entre élus, ils utilisent le plein potentiel de leur entreprise (ils font émerger l’intelligence collective) et atteignent des niveaux d’adaptabilité et de performance qui forcent l’admiration.

    Leur attitude est d’autant plus inspirante pour les parents qu’elle ne porte des fruits que si elle est profondément sincère (sinon il s’agit d’un moyen de manipulation totalement contreproductif), qu’elle découle d’un intense travail sur soi, qu’elle met fin aux signes de pouvoir pour traiter les autres non en égaux, mais en équivalents. Pour le parent, cela signifie sortir du rapport de force et de la croyance selon laquelle l’adulte doit dresser l’enfant et quelqu’un doit gagner et un autre perdre. Cela signifie aussi s’agenouiller souvent, se mettre à la hauteur des enfants, les écouter vraiment, les prendre au sérieux et ne jamais minimiser leur capacité à penser, imaginer, rêver, créer, réaliser, faire aboutir quel que soit leur âge, à chaque étape de leur développement.

    cocréer être libres ensemble PArents à Parents Leandro LamasElle ne fonctionne également que si on met fin aux punitions et aux récompenses externes (en entreprise, le contrôle, les objectifs fixés en haut, …) et si on valorise la puissance de l’erreur (celui qui ne se trompe pas n’a pas assez osé). J’ai été amusée aussi d’entendre Christophe Collignon, dirigeant de IMA Technologies, dire « quand on ne sait pas on ne dit pas non, on dit oui et on observe ce qui se passe » : c’est aussi ce que nous pouvons faire en tant que parent, d’autant que les enfants évoluent à une vitesse folle et que ce qui était impossible hier peut être faisable aujourd’hui.

    Cette perspective parentale me semble d’autant plus pertinente aujourd’hui que nous n’avons aucune idée de ce à quoi ressemblera le monde de demain. Si nous répétons l’éducation que nous avons reçu, nous les préparons au monde d’avant-hier, qui n’existe plus.

    Les « entrepreneurs libérés » ne seront pas forcément séduits au premier abord par ce parallèle entre la posture de parent et celle du leader, car c’est justement du management paternaliste dont ils veulent s’extraire. Mais ici, il est question d’une autre façon d’être parent, qui ne répond à aucun dogme, qui se cherche et se trouve « chemin faisant ». La distanciation, le décalage suggérés par ce parallèle a priori inapproprié susciteront peut-être une idée au manager-leader-animateur qui nous lira. Cet article pourra aussi les conforter qu’ici et ailleurs, des parents sont en train de préparer de futurs adultes à ce nouveau monde qu’ils sont en train de créer, et c’est toujours exaltant de savoir que dans d’autres milieux, d’autres agissent de concert, que tous les efforts se rejoignent.

    Ce mouvement de libération, si on le retrouve en entreprise, dans certaines écoles, dans l’instruction en famille, dans la posture parentale, peut être le signe qu’un vrai mouvement sociétal est en train de prendre forme et qu’une nouvelle ère est en train d’émerger. Quel espoir et quelle énergie cela donne à tous ceux qui ont envie de s’engager dans cette dynamique que nous pouvons tous, chacun à notre mesure et selon nos talents, co-construire ensemble. Il n’y a rien de plus galvanisant pour moi que de réaliser que je peux, avec d’autres, aiguillonner l’avenir du monde et agir pour que celui dans lequel grandiront nos enfants soit un peu sain, agréable, respectueux, joyeux, épanouissant.

    gaëlle Brunetaud-Zaïd

    Nous avons co-créé l’association Parents à Parents pour partager et susciter chez d’autres ce projet d’autonomie, de cocréation quotidienne, qui se passe des diktats et des injonctions de tout poil, qui cherche en soi ses pistes de solution et ses réponses – et se nourrissant des idées des autres mais sans jamais qu’elles soient imposées comme des vérités suprêmes-.
    Je suis intimement convaincue que si nous appliquons la solution d’un autre, aussi pertinente soit-elle, nous ne sommes plus présents à ce qui se vit sous nos yeux, nous perdons un peu de notre capacité à imaginer, impulser, agir. C’est pour ça qu’au sein de Parents à Parents, nous n’avons pas et nous n’aurons jamais de gourous, de penseur fétiche. Ce qui nous nourrit peut venir de partout.

    Illustrations : Leandro Lamas

    gaëlle Brunetaud-Zaïd

    28 Déc
    28 Déc

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