De l’instruction à la maison aux apprentissages autonomes

  • Cet article fait suite à celui-ci : de l’école à l’instruction à la maison

    Apprendre ensemble

    Alors, il n’a plus été question d’échec ou de réussite, mais seulement d’humanité et de ressentis.

    C’est moi qui me suis installée à leur coté pour apprendre.

    Et j’avoue qu’ils ont été de meilleurs enseignants que moi. Si nous avons du mal à comprendre que nos enfants ne nous comprennent pas, force est de constater qu’eux aussi ont du mal à comprendre que nous ne les comprenions pas. Indéniablement, nous ne parlons pas le même langage, une fois adulte nous oublions comment pensent et s’expriment les enfants.

    Je leur ai donc demandé ce qu’ils ressentaient face aux apprentissages. Ils m’ont expliqué qu’ils ne comprenaient pas toujours le chemin que je prenais pour leur expliquer les choses… Alors j’ai appris à les écouter. Est-ce qu’ils avaient peur ? Oui, ils avaient peur de ne pas savoir faire et ne comprenaient pas pourquoi, en plus, j’ajoutais à cela mon énervement. Alors j’ai arrêté de m’angoisser pour éviter de m’énerver.

    J’ai alors réalisé que les enfants apprennent en permanence, et que leur environnement leur sert de base d’apprentissage. Par exemple, en leur proposant du jus d’orange nous avons parlé de vitamines et, tout naturellement, nous avons fait des recherches sur le sujet.

    Vaisseau évolué à méga propulsion de l'instruction en famile aux aprentissages autonomes Dessin Margot - Harphan des neiges de l'instruction en famile aux aprentissages autonomes

     

     

     

     

     

     

     

    Changer grâce à eux

    J’ai réalisé que nos enfants étaient capables d’analyser les évènements et faisaient d’excellents observateurs, qui pouvaient avoir de vraies opinions.

    Margot, par exemple, nous a interpellés sur notre consommation de viande. Elle ne comprenait pas pourquoi le rayon viande était toujours plein au supermarché. Elle en a tiré la conclusion que nous produisons plus de viande que nous ne pouvons en consommer. Elle n’a jamais été une grande mangeuse de viande, nous avons donc débattu de notre consommation de viande à la maison et ses véritables intérêts nutritionnels, nous avons alors décidé d’en limiter à une fois par semaine notre consommation, avec comme objectif de la faire disparaître de nos assiettes. Un chemin que nous n’aurions jamais fait sans elle !

    Nous avons aussi beaucoup parlé du mode de production de tout ce que nous mangeons, ce qui nous a conduit à acheter le plus possible directement aux producteurs. Nous n’achetons plus de pâte à tartiner, ils ne veulent pas, disent-ils, participer à l’exploitation des enfants pour la récolte des noisettes. Alors qu’avant, ils réclamaient des « goûters industriels », ils sont devenus de fervents défenseurs du fait maison. Grâce à tous ces petits changements, nous avons considérablement diminué nos déchets (à peine un sac de 50 litres par semaine pour une famille de quatre personnes).

    Pour moi, c’est tout simplement génial, rien ne s’est imposé, nous avons tous ensemble, petits et grands, pris des décisions. Tout c’est fait en douceur mais rapidement et dans le respect de chacun.

    Décider ensemble

    Margot est une force de proposition. Elle nous a par exemple proposé de mettre en place des réunions de famille. Ce sont des réunions au cours desquelles nous débattons principalement de notre comportement les uns envers les autres, et de notre impact sur l’environnement. La première réunion a permis de rédiger des règles de vie.

    Nos enfants nous ont déculpabilisés par rapport à la télé, ils ont compris notre inquiétude, mais ils nous ont montré qu’en l’utilisant sciemment, ils y apprenaient beaucoup de choses : il suffisait de sélectionner les programmes.

    J’ai observé que si nous le leur permettons, les enfants aiment partager ce qu’ils apprennent. Margot adore faire des exposés. Dès qu’un sujet la passionne, on y a droit. Elle avait d’ailleurs surpris sa maîtresse l’an dernier parce qu’elle avait pris l’initiative de préparer pendant les vacances un exposé sur le zoo de la flèche, afin de partager ce qu’elle avait appris à ses camarades de classe. Mon fils Frédéric parle moins mais il réfléchit beaucoup. Et comme il est très soucieux de montrer son affection aux membres de la famille. Nous avons donc droit à des pauses « câlins » : je vois bien maintenant qu’il se sent bien.

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    Première leçon de l’expérience

    Si j’ai eu des doutes, aujourd’hui je suis heureuse d’avoir pris la décision de déscolariser mes enfants. En quelques mois, j’ai appris énormément avec et sur mes enfants. Et sur les enfants aussi, car si j’ai déscolarisé mes enfants à cause de leur haut potentiel, j’ai compris qu’au-delà des méthodes pédagogiques, le problème, s’il existait, reposait essentiellement sur la façon dont nous établissons notre relation à l’enfant. Certes les surdoués sont hypersensibles, tous les spécialistes le disent, et nous devons faire attention à ce que nous leur disons parce qu’ils n’ont pas confiance en eux, mais pour autant, pouvons-nous parler n’importe comment aux autres enfants ? Le respect et l’écoute bienveillante n’ont-ils pas un impact très positif sur tous ? D’autant que bien souvent, nous ignorons que certains d’entre eux sont surdoués. Tous les enfants méritent des relations bienveillantes, ne serait-ce que pour pouvoir devenir des adultes bienveillants.

    La bienveillance en héritage

    Avant de m’occuper des mes enfants à temps plein, je manageais des équipes et j’avais, au-dessus de moi, un ou deux supérieurs. J’ai fait de merveilleuses rencontres mais je me suis toujours interrogée sur les raisons qui faisaient que certains collègues avaient devenaient d’horrible tyrans, pourquoi d’autres étaient d’une telle soumission et pourquoi les relations humaines entre adultes étaient parfois si amères.

    Ce sont mes enfants qui m’ont permis de mieux comprendre que tout ce qui se jouait pendant l’enfance. C’est vraiment là la clé, les enfants absorbent comme des éponges. Qu’ils apprennent à lire, à écrire ou pas, ils retiennent malheureusement trop bien les caractéristiques du type de relations humaines que nous leur imposons. C’est avec ce bagage qu’ils grandissent et quand on les retrouve dans ce qu’on appelle « la vie active », ils agissent à travers les bases de personnalité acquise pendant l’enfance.

    Dans une entreprise, nous rencontrons ainsi le chef tyran, les harceleurs, les intimidateurs, les soumis, les plus fragiles et les plus faibles comme dans une cour de récré ! Ça me fait froid dans le dos de penser que c’est dans cette cour où les personnalités se construisent et que tout le monde trouve ça normal. Pire, la plupart des gens pensent que ces traits de caractère sont innés et portent des jugements de valeur qui peuvent leur faire légitimer les agressions faites aux enfants.

    Certains enseignants estiment qu’il est parfois nécessaire de secouer verbalement (heureusement il est interdit de frapper !) les élèves, certains parents se congratulent de la sévérité des enseignants, jugeant même que certains ne le sont pas assez. J’ai rencontré une maman qui me disait combien elle était heureuse que sa fille ait eu une enseignante très sévère, parce que celle-ci était une vraie tête de mule. Cette même mère est allée voir la directrice de l’école, afin que son second enfant, qui intégrera la moyenne section de maternelle, ne soit pas dans la classe d’une maîtresse trop gentille . Je pense aussi à telle cette assistante maternelle rabrouant une petite fille qui se plaignait qu’un de ses camarade la tapait en lui disant « s’il n’y a pas de sang ce n’est pas grave ! ».

    Quand mon fils était en grande section, il m’a reporté que sa maîtresse lui avait donné un coup de brosse sur la tête. Je lui ai répondu qu’elle ne l’avait peut-être pas fait exprès. Il m’a alors expliqué qu’elle l’avait frappé volontairement parce qu’il n’avait pas réussi son dessin. J’ai dû insister pour qu’elle nous reçoive, je lui ai brièvement exposé les faits et j’ai proposé à Frédéric de lui dire ce qu’il ressentait. Nous en avons discuté, tous les trois, la maîtresse s’est excusée et ils échangé un bisou amical.

    de l'instruction en famile aux aprentissages autonomes Parents à Parents Un pivert dans notre jardin

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    L’éducation nationale a-t-elle un problème ?

    Je ne sais par quel processus inconscient nous finissons par accepter les injustices et les agressions verbales voire physiques, intégrant en nous-mêmes l’idée qu’elles sont normales, banales, et que ce n’est pas grave. C’est pourquoi nous trouvons normal que le système scolaire et éducatif inflige à nos enfants de tels traitements. Et comme pour nous encourager à accepter l’inacceptable, nous nous répétons entre nous, comme une ritournelle : « A mon époque c’était même plus sévère, aujourd’hui ce sont les enfants les maîtres », « On m’a fait la même chose et je n’en suis pas mort ». Un jour quelqu’un m’a dit « Et alors, moi aussi mon professeur m’a dit que j’étais stupide et que je n’arriverais à rien, et bien aujourd’hui, j’ai maison et voiture ». Comme si la méchanceté aidait à grandir. Combien d’entre nous ne sont en effet pas morts, mais se relèvent pas de toute cette méchanceté ?

    Bien sûr il est toujours possible de soigner et guérir ses blessures à l’âge adulte. Mais ne serait-il pas plus simple de nous épargner tous ces tracas en aimant simplement nos enfants ? Ce n’est pas seulement la responsabilité de l’éducation nationale, du ministre, des enseignants et de tous les fonctionnaires de cette administration, qui sont eux même issus de ce processus éducatif, et qui ne font que répéter ce qu’ils ont reçu.

    Aujourd’hui, après tout ce temps passé avec mes enfants, je ne minimise aucune souffrance. Absolument rien ne justifie que l’on maltraite un enfant, il n’y a pas de grande ou de petite souffrance, il y a simplement de la souffrance. Nous devons comprendre et accepter que les enfants sont comme nous des êtres pensant et ressentant, qui ne pensent pas tout à fait comme nous mais qui pensent et qui ressentent peut être encore plus que nous. En tant qu‘adultes, nous ne sommes pas plus malins, ni plus intelligents, nous avons juste plus d’expérience. Alors partageons la, accompagnons nos enfants. Ce n’est pas à eux de faire l’effort de nous comprendre, c’est à nous de faire l’effort de nous faire comprendre. Il n’est pas question de laxisme, mais de bienveillance, de respect et d’amour.

    Grâce à cette année passée avec eux, j’ai totalement cessé de me plaindre de mes enfants, et de ressasser ces banalités du genre, « ils m’épuisent », « ils sont terribles », paroles nuisibles qu’on se répète comme autant de réflexes de Pavlov… Aujourd’hui quand je parle d’eux, je perçois qu’ils sont plein de vie et qu’ils sont merveilleux. J’ai décidé que la chose la plus importante qui soit, c’était d’aimer mes enfants, de les accompagner dans leur quête de savoir. Je ne ferai pas d’eux des vedettes du QI, ils ne seront peut-être pas en haut de l’affiche, mais ils savent qu’ils possèdent des magnifiques possibilités, qu’ils apprennent à utiliser afin d’avoir une tête bien faite et pas une tête remplie à ras bords.

    A trop m’être intéressée aux statistiques de réussite, j’ai failli échouer lamentablement à aimer mes enfants.

    Heureusement, ils m’ont aidée et patiemment appris à réajuster le tir. J’en conclus que le gros problème de l’éducation, ce n’est donc ni un problème de l’éducation nationale, ni un problème PISA, mais qu’il s’agit d’abord et avant tout de notre positionnement et de nos intentions. Donner priorité à l’amour, c’est un choix que nous devons faire. C’est à nous qu’il revient la responsabilité de décider ce que nous voulons transmettre à nos enfants.
    « Si vous vous demandez si nos enfants font la loi à la maison, la réponse est non. Sommes-nous gaga de nos enfants ? La réponse est oui à 100%, nous les aimons et c’est avec plaisir que nous les accompagnons sur le chemin de la vie »

    Illustrations : Claudia Tremblay puis Nathalie Donzenac

    16 Sep
    16 Sep
  • De l’école, à l’instruction à la maison aux apprentissages autonomes : l’expérience de Nathalie

    Les débuts : l’école à la maison entre doutes et pression

    Si notre fils n’avait pas eu des problèmes à l’école, nous n’aurions jamais pensé à la déscolarisation. Mais souvent ce qui vous semble une catastrophe peut se révéler être une vraie chance. Quand j’ai commencé le blog « lezebreecolier », pour raconter notre aventure de l’école à la maison, je pensais donner des conseils, des méthodes, l’organisation etc.: bref, de la technique.

    Première étape : l’école à la maison (dans les règles de l’art)

    Margot l'école à la maison Parents à ParentsMais les choses ne sont pas déroulées comme prévu. Quand j’ai déscolarisé mes enfants, en octobre, la première chose que j’ai fait, en « bonne enseignante maison », ça a été un emploi du temps, avec heure de réveil, temps de travail, et en bref : un emploi du temps de bon élève. Le soir, une fois les enfants au lit, je lisais des livres sur les hauts potentiels : je surlignais, je faisais des fiches, je vérifiais la progression pédagogique de mes élèves sur le site de l’éducation nationale en fonction du niveau scolaire de chacun.

    La lecture de la progression pédagogique décidée par l’éducation nationale ne m’a pas beaucoup aidé. Au contraire, elle m’a plongé dans un grand désarroi. Les difficultés de lecture de mon fils Frédéric mis à part, ils avaient bien plus que le niveau.

    La visite de l’inspection de l’éducation nationale en décembre n’a rien arrangé : la conseillère pédagogique me suggérait d’appliquer la même méthode qu’en classe, avec des leçons à apprendre. Pendant qu’elle me parlait, je me demandais si elle s’était rendu compte qu’elle était dans une famille, pas dans un établissement scolaire. Comment allais-je leur imposer une méthode qui les avait fait dérailler ?

    Comment allais-je leur imposer une méthode qui les avait fait dérailler ?

    Quand elle m’a demandé quelle méthode j’employais pour apprendre à lire à Frédéric, j’ai bafouillé que j’avais essayé très rapidement Freinet, Montessori, différentes pédagogies, mais que je n’y arrivais pas. Mais en vérité, non, je n’avais rien essayé du tout, mon fils ne voulait pas, ne pouvait pas ; nous n’y arrivions pas, et c’était tout. A ce moment là, l’inspectrice m’a proposé l’apprentissage par l’ordinateur, et ça a marché.

    Mais malgré mon emploi du temps d’enfer, mes lectures nocturnes, je n’étais pas satisfaite. Quand je prévoyais deux heures de travail, en une heure tout était bouclé et personne n’était satisfait.

    Doutes et remises en question

    Je redoutais le moment du dîner, quand mon mari allait me demander comment s’était passé la journée. Car cette décision de déscolarisation, je la lui avais un peu imposée : il ne l’avait accepté qu’à regret, uniquement parce que nous n’avions aucune autre alternative à l’école classique dans notre région. De mon côté, il a longtemps que je suis convaincue que tout s’apprend facilement quand les choses nous intéressent, et qu’il suffit juste d’accompagner et d’encourager : c’est ce que mon expérience de formatrice pour « personnes en difficulté » m’a enseignée. Mais dans le cas présent, il s’agissait de mes enfants, de ma responsabilité et j’avais tellement peur de ne pas réussir, tellement peur de m’être trompée, c’était tellement engageant de défier l’institution que je redoutais le regard des autres (qui était le miroir de cette pression folle que je me mettais), et que je redoutais donc le regard de mon mari.

    Déscolariser ses enfants, ça pose une foultitude de questions, à soi comme aux autres. Beaucoup de gens me faisaient des remarques négatives, et j’oubliais les paroles de soutien qui auraient pu les compenser. Du coup, je n’arrivas pas à me faire confiance ni à faire confiance à mes enfants, et, petit à petit le doute s’installait : « et si je m’étais trompée, pourquoi ne les avais-je pas obligés à aller à l’école ? Et si les autres avaient raison ? Tout le monde le dit, c’est aux enfants de se plier à nos exigences, ils ne connaissent rien de la vie et c’est nous qui décidons ; l’institutrice de Frédéric avait peut être raison, je n’avais pas coupé le cordon, j’écoutais trop mes enfants, ils étaient simplement capricieux, une petite voix intérieure me répétait que les enfants doivent obéir« . Une de mes amies avait obligé son fils à rester à l’école malgré ses terreurs, elle le laissait en larmes le matin, le récupérait en larmes le soir, mais elle ne pliait pas. La méthode me semblait terrifiante mais je me demandais si toutes ces personnes n’avaient pas raison.

    Le cercle vicieux de la pression

    Margot cheval sous les étoiles l'école à la maison Parents à ParentsJe me mettais une pression énorme. Comme je suis de nature généreuse, je partageais ma pression avec mes enfants, de telle sorte que la journée passée ensemble n’était plus agréable du tout, ni pour les eux, ni pour moi. J’étais obsédée par l’idée que je ne devais pas échouer ! J’avais des enfants à haut potentiel, et les spécialistes m’avaient bien prévenue : ils peuvent réussir et aller très loin mais ils n’aiment pas l’effort, alors il faut les pousser, les obliger à travailler : leur réussite dépendait donc de moi.

    J’ai pris l’option de leur apprendre encore plus de choses ; mes ambitions prenaient des proportions démesurées. La presse regorgeait d’histoire d’enfants prodigues, comme celle de ce petit allemand de dix ans qui avait intégré l’université pour étudier les mathématiques. Avec plus de 135 de QI , les miens devraient y arriver aussi, c’était à moi de les stimuler.

    Le problème, c’est que je ne suis pas professeur de mathématiques et que je ne peux pas leur payer un professeur sur mesure. Que devais-je faire ? Les remettre à l’école et me battre avec l’institution pour qu’elle les fasse sauter une ou deux classe, alors que je n’avais pas encore digéré ma colère contre l’enseignante de ma fille Margot qui lui avait refusé de passer du CM1 à la 6è ? Je n’arrêtais pas de réfléchir et de tourner en rond, comme une machine à laver.

    Finalement, ce sont les fameux « caprices » de mes enfants qui m’ont permis de sortir de cette spirale infernale des doutes et de la pression. Un jour, mon fils s’est effondré, désespéré de ne pas y arriver. Lorsqu’il essayait de comprendre à sa manière, dans ma tête je ne cessais de me répéter : « s’il n’y arrive pas qu’allons nous faire ? Que vont dire les gens ? ». Je n’avais plus la force de lire le soir, mais je ne savais pas encore quoi faire : j’avais déscolarisé mes enfants parce qu’ils étaient en souffrance à l’école, mais ce que je leur faisais endurer à la maison n’était pas tellement mieux.

    Petit à petit, la pression est tombée, je crois que le moteur de ma lessiveuse intérieure avait lâché. A suivre ici

    Illustrations : Mireille Josselin puis Margot, la fille de Nathalie

     

    16 Sep
    16 Sep
  • « Qu’est ce qu’on crie, ici ! » C’est ce qui a le plus choqué Sylvie quand elle a pris ses fonctions de documentaliste dans un collège de province pourtant réputé « calme ». Les cris sont-ils inévitables, utiles et inoffensifs ? Regards croisés sur ces questions.

    Gilles Levrier

    © Gilles Levrier

    Jean-Pierre Fournier1, enseignant et coordonnateur en éducation prioritaire, rapporte dans N’autre école des scènes tellement récurrentes que la majorité des adultes qui les vivent n’ont plus conscience de leur violence.

    Crier, un comportement banal ou banalisé ?

    « Un élève de 6 e s’approche timidement alors que le principal et moi sommes en train de tenir une conversation dans un couloir ; l’enfant n’a pas l’air bien, mais attend sagement. Je regarde dans sa direction, alors le principal :
    « Tu ne vois pas qu’on est en train de parler ? »
    L’élève : « Excusez-moi, Monsieur, je me suis fait mal… »
    « L’infirmerie, tu connais pas ? ».
    C’est un exemple, un exemple représentatif je pense, car le principal en question n’est pas une caricature.

    « Jamais vous pouvez vous mettre en rangs ? »
    « T’as bien sûr oublié ton carnet ! »
    « Tu crois que je suis là pour écouter tes pleurnicheries ? » « Mais j’en ai marre ! » etc.
    On pourrait en remplir la page, et ce Conseiller Principal d’Éducation est sensible à la difficulté scolaire, ouvert au dialogue entre élèves, là aussi, tout sauf une caricature.

    Ce n’est pas propre au collège, même si ça y est sans doute plus marqué. Dans une école maternelle, un gamin qui n’arrive pas à somnoler durant la sieste est amené à la directrice (très investie, en pointe sur des projets culturels d’envergure, pas caractérielle) : comme il pleurniche, elle se met à hurler (pas à crier, à hurler) au point que le gamin se recroqueville et effectivement se réfugie dans le sommeil ; triomphante, elle se tourne vers moi : « Vous voyez, ça marche ! »1

    De leur côté, les élèves crient aussi. Dans une telle atmosphère, où le niveau sonore n’a d’égal que le niveau de violence des paroles échangées, on comprend que les enfants, les adolescents et les adultes saturent vite.

    « À chaque rentrée universitaire, je demande en amphi aux étudiants inscrits à mes cours ayant un rapport avec l’enseignement, qui a été victime d’humiliation par l’institution scolaire, explique Philippe Blanchet, enseignant-chercheur en sociolinguistique. Les 3/4 lèvent la main. Et j’ajoute ceux qui en ont été témoins: tout l’amphi a le bras levé, sauf dans les cours où il y a des étudiants étrangers venant de systèmes scolaires différents. Et c’est comme ça depuis plus de vingt ans, ce que confirment des études plus systématiques ».2

    Cesser de crier ne suffirait évidemment pas à résoudre les nombreux problèmes et enjeux auxquels fait face l’Éducation Nationale, mais ce qui nous importe ici, c’est que ce comportement considéré comme banal n’est peut être ni anodin ni inévitable.

     Crier, un comportement inéluctable?

    Cette violence verbale, on ne la retrouve pas qu’à l’école, bien sûr : il suffit d’observer les conducteurs sur la route ! A force d’être bousculés, nous prenons l’habitude de la bousculade, à force d’entendre hurler, nous ne prêtons plus attention aux paroles prononcées et nous finissons par adopter des comportements adaptatifs qui deviennent une seconde nature. Mais cela ne signifie pas que ce que nous endurons est neutre pour nous. Et ça ne veut pas dire non plus que ces comportements sont inéluctables : en Allemagne, par exemple, les cris ont laissé de tels (mauvais) souvenirs qu’on n’ose plus non plus les employer à l’école.

    « A force, nous finissons par adopter des comportements qui deviennent une seconde nature, mais ça ne signifie pas qu’ils soient neutres pour nous ».

    Pour Jean-Pierre Fournier, cette façon de parler par des cris (et des ordres) a une origine militaire et sociale : le ton de commandement est celui que l’on adresse aux inférieurs. Pour Pierre Blanchet, « l’école a toujours été un lieu de violence parce qu’elle est un appareil idéologique d’État qui reflète et construit la société. (…) Que l’on affronte donc réellement la cause de la violence, et de la vraie violence, pas de ses apparences superficielles comme une gestuelle ou un parler local ou populaire : celle inscrite au cœur même du fonctionnement de l’institution, parce qu’elle est inscrite au cœur même du projet sociétal et national en France (et ailleurs…) qui ont fait de l’injustice, de la compétition et de la loi du plus fort, l’alpha et le bêta d’un monde inhumain et asocial ».

    A propos de la violence à l’école3, Philippe Merieu, chercheur et écrivain français, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, renvoie à la nécessité « d’une véritable préparation des élèves aux règles du  »vivre ensemble ». (…) Il faut agir, chacun à son niveau, sur les éléments sur lesquels on a un peu d’influence. Sur le plan proprement scolaire, la priorité absolue, à mes yeux, est de mettre en place, le plus tôt possible – dès la maternelle et tout au long de la scolarité- des structures de régulation comme le  »conseil d’élèves » où l’on apprend à se parler et à s’écouter, à se donner des règles communes et à les respecter. Il faut mettre en place des  »rituels » de parole, comme le préconise la  »pédagogie institutionnelle » : cela ne sera pas miraculeux, mais je ne vois rien de plus utile et de plus prioritaire ».

    « La question de l’honneur semble centrale dans (les) histoires de violence scolaire, explique Philippe Merieu. Le sens très vif de l’honneur chez les adolescents agressifs s’oppose à l’honneur du métier, tout aussi vif, chez l’enseignant français. (…) L’objectif, c’est de trouver une sortie où les deux protagonistes soient gagnants, où personne ne soit humilié. Je sais bien que c’est très difficile mais on peut, parfois, y arriver dès lors qu’on tente de s’engager ensemble dans une activité commune. La violence s’exacerbe quand rien ne vient lester les relations. Quand on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n’est plus perçue comme un caprice de l’adulte, alors on peut espérer retrouver des relations plus saines ».

    « Quand on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n’est plus perçue comme un caprice de l’adulte,
    alors on peut espérer retrouver des relations plus saines »

     Crier, un acte inoffensif ?

    Mettre en place des relations saines sans utiliser les cris à des fins disciplinaires, non pas parce que ceux-ci sont étouffés, mais parce qu’ils ne sont plus nécessaires, aurait vraiment du sens.

    Car utiliser les hurlements comme outil de discipline aurait les mêmes conséquences que la violence physique: elle augmenterait, entre autres, les risques de dépression et d’agressivité chez les enfants. D’après l’étude publiée dans Child Development, les cris ne sont jamais une solution ; au contraire, ils provoquent l’inverse des effets escomptés. « Les adolescents vivent une période de grande sensibilité, pendant laquelle ils tentent de développer leur confiance et leur estime d’eux mêmes. Les cris perturbent cette construction et les amène à se sentir incapables, sans valeur et sans intérêt », analysent les auteurs de l’étude.

    En outre, les chercheurs ont observé que la chaleur parentale, l’amour, l’affection et le soutien émotionnel apportés par ailleurs ne suffisaient pas à enrayer les effets de la violence verbale.

    Ça n’est pas forcément simple de procéder autrement, surtout quand on est seul à le faire, mais ça n’est pas impossible. Emmanuelle se souvient d’un jeune enseignant qui criait en permanence sur ses élèves et que personne n’écoutait. Quelques semaines plus tard, il est parti de lui-même et a été remplacé par un autre, qui se taisait dès que le niveau sonore montait trop. Il restait debout, les bras croisés en position d’attente, et regardait chaque élève droit dans les yeux (avec bienveillance et avec fermeté, son objectif n’était pas de leur faire peur), puis il chuchotait pour s’adresser au groupe. Tous les enfants se taisaient immédiatement pour l’écouter.
    Un enseignement qui l’a frappée (à l’époque, elle criait beaucoup sur ses enfants), et qui a produit le même miracle chez elle5.

    Cela dit, tenter de moins crier (ou de cesser de crier) ne signifie pas refouler sa colère. La colère peut être une expression vitale, qui peut s’exprimer de manière saine et recevable pour l’entourage.

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     Une loi pour autoriser les cris

    Pas facile de supporter les cris des enfants quand on s’abstient soi-même de hurler. Les cris disciplinaires n’ont sans doute ni la même origine ni le même objectif que les cris des jeunes enfants, qui sont l’expression de leur vitalité. « Les enfants ont besoin de faire du bruit, c’est essentiel pour leur développement » : c’est en ces termes que l’Allemagne a adopté une loi (en mai 2011) pour que les cris des enfants ne soient plus considérés comme des « nuisances sonores » susceptibles de donner lieu à un dépôt de plainte. Avant cette loi, des crèches avaient été contraintes de fermer, déménager ou construire un mur anti-bruit.

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    Photo à la une : © Jean-françois Sérot

    Photo tag : © Gilles Levrier

    Poursuivez la lecture sur le webzine Parents à Parents

    Parents à Parents Webzine#1

     

    1 Jean-Pierre Fournier, enseignant, actuellement coordonnateur en éducation prioritaire, rédacteur aux Cahiers pédagogiques et à N’Autre école

    2 http://www.huffingtonpost.fr/philippe-blanchet/ecole-lieu-de-violences

    3 http://www.cafepedagogique.net/lesdossiers/

    4 http://www.huffingtonpost.com/2013/09/06/yelling-at-kids cet article synthétise les résultats d’une étude publiée dans Child Development en juin 2013

     

    Pour en savoir plus, parmi les ressources possibles : http://www.nonviolence-actualite.org/ , Centre de ressources sur la gestion non-violente des relations et des conflits.

     

    11 Avr
    11 Avr

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