Silence, c’est moi qui crie !

  • « Qu’est ce qu’on crie, ici ! » C’est ce qui a le plus choqué Sylvie quand elle a pris ses fonctions de documentaliste dans un collège de province pourtant réputé « calme ». Les cris sont-ils inévitables, utiles et inoffensifs ? Regards croisés sur ces questions.

    Gilles Levrier

    © Gilles Levrier

    Jean-Pierre Fournier1, enseignant et coordonnateur en éducation prioritaire, rapporte dans N’autre école des scènes tellement récurrentes que la majorité des adultes qui les vivent n’ont plus conscience de leur violence.

    Crier, un comportement banal ou banalisé ?

    « Un élève de 6 e s’approche timidement alors que le principal et moi sommes en train de tenir une conversation dans un couloir ; l’enfant n’a pas l’air bien, mais attend sagement. Je regarde dans sa direction, alors le principal :
    « Tu ne vois pas qu’on est en train de parler ? »
    L’élève : « Excusez-moi, Monsieur, je me suis fait mal… »
    « L’infirmerie, tu connais pas ? ».
    C’est un exemple, un exemple représentatif je pense, car le principal en question n’est pas une caricature.

    « Jamais vous pouvez vous mettre en rangs ? »
    « T’as bien sûr oublié ton carnet ! »
    « Tu crois que je suis là pour écouter tes pleurnicheries ? » « Mais j’en ai marre ! » etc.
    On pourrait en remplir la page, et ce Conseiller Principal d’Éducation est sensible à la difficulté scolaire, ouvert au dialogue entre élèves, là aussi, tout sauf une caricature.

    Ce n’est pas propre au collège, même si ça y est sans doute plus marqué. Dans une école maternelle, un gamin qui n’arrive pas à somnoler durant la sieste est amené à la directrice (très investie, en pointe sur des projets culturels d’envergure, pas caractérielle) : comme il pleurniche, elle se met à hurler (pas à crier, à hurler) au point que le gamin se recroqueville et effectivement se réfugie dans le sommeil ; triomphante, elle se tourne vers moi : « Vous voyez, ça marche ! »1

    De leur côté, les élèves crient aussi. Dans une telle atmosphère, où le niveau sonore n’a d’égal que le niveau de violence des paroles échangées, on comprend que les enfants, les adolescents et les adultes saturent vite.

    « À chaque rentrée universitaire, je demande en amphi aux étudiants inscrits à mes cours ayant un rapport avec l’enseignement, qui a été victime d’humiliation par l’institution scolaire, explique Philippe Blanchet, enseignant-chercheur en sociolinguistique. Les 3/4 lèvent la main. Et j’ajoute ceux qui en ont été témoins: tout l’amphi a le bras levé, sauf dans les cours où il y a des étudiants étrangers venant de systèmes scolaires différents. Et c’est comme ça depuis plus de vingt ans, ce que confirment des études plus systématiques ».2

    Cesser de crier ne suffirait évidemment pas à résoudre les nombreux problèmes et enjeux auxquels fait face l’Éducation Nationale, mais ce qui nous importe ici, c’est que ce comportement considéré comme banal n’est peut être ni anodin ni inévitable.

     Crier, un comportement inéluctable?

    Cette violence verbale, on ne la retrouve pas qu’à l’école, bien sûr : il suffit d’observer les conducteurs sur la route ! A force d’être bousculés, nous prenons l’habitude de la bousculade, à force d’entendre hurler, nous ne prêtons plus attention aux paroles prononcées et nous finissons par adopter des comportements adaptatifs qui deviennent une seconde nature. Mais cela ne signifie pas que ce que nous endurons est neutre pour nous. Et ça ne veut pas dire non plus que ces comportements sont inéluctables : en Allemagne, par exemple, les cris ont laissé de tels (mauvais) souvenirs qu’on n’ose plus non plus les employer à l’école.

    « A force, nous finissons par adopter des comportements qui deviennent une seconde nature, mais ça ne signifie pas qu’ils soient neutres pour nous ».

    Pour Jean-Pierre Fournier, cette façon de parler par des cris (et des ordres) a une origine militaire et sociale : le ton de commandement est celui que l’on adresse aux inférieurs. Pour Pierre Blanchet, « l’école a toujours été un lieu de violence parce qu’elle est un appareil idéologique d’État qui reflète et construit la société. (…) Que l’on affronte donc réellement la cause de la violence, et de la vraie violence, pas de ses apparences superficielles comme une gestuelle ou un parler local ou populaire : celle inscrite au cœur même du fonctionnement de l’institution, parce qu’elle est inscrite au cœur même du projet sociétal et national en France (et ailleurs…) qui ont fait de l’injustice, de la compétition et de la loi du plus fort, l’alpha et le bêta d’un monde inhumain et asocial ».

    A propos de la violence à l’école3, Philippe Merieu, chercheur et écrivain français, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie, renvoie à la nécessité « d’une véritable préparation des élèves aux règles du  »vivre ensemble ». (…) Il faut agir, chacun à son niveau, sur les éléments sur lesquels on a un peu d’influence. Sur le plan proprement scolaire, la priorité absolue, à mes yeux, est de mettre en place, le plus tôt possible – dès la maternelle et tout au long de la scolarité- des structures de régulation comme le  »conseil d’élèves » où l’on apprend à se parler et à s’écouter, à se donner des règles communes et à les respecter. Il faut mettre en place des  »rituels » de parole, comme le préconise la  »pédagogie institutionnelle » : cela ne sera pas miraculeux, mais je ne vois rien de plus utile et de plus prioritaire ».

    « La question de l’honneur semble centrale dans (les) histoires de violence scolaire, explique Philippe Merieu. Le sens très vif de l’honneur chez les adolescents agressifs s’oppose à l’honneur du métier, tout aussi vif, chez l’enseignant français. (…) L’objectif, c’est de trouver une sortie où les deux protagonistes soient gagnants, où personne ne soit humilié. Je sais bien que c’est très difficile mais on peut, parfois, y arriver dès lors qu’on tente de s’engager ensemble dans une activité commune. La violence s’exacerbe quand rien ne vient lester les relations. Quand on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n’est plus perçue comme un caprice de l’adulte, alors on peut espérer retrouver des relations plus saines ».

    « Quand on a quelque chose de concret à faire ensemble et que la loi n’est plus perçue comme un caprice de l’adulte,
    alors on peut espérer retrouver des relations plus saines »

     Crier, un acte inoffensif ?

    Mettre en place des relations saines sans utiliser les cris à des fins disciplinaires, non pas parce que ceux-ci sont étouffés, mais parce qu’ils ne sont plus nécessaires, aurait vraiment du sens.

    Car utiliser les hurlements comme outil de discipline aurait les mêmes conséquences que la violence physique: elle augmenterait, entre autres, les risques de dépression et d’agressivité chez les enfants. D’après l’étude publiée dans Child Development, les cris ne sont jamais une solution ; au contraire, ils provoquent l’inverse des effets escomptés. « Les adolescents vivent une période de grande sensibilité, pendant laquelle ils tentent de développer leur confiance et leur estime d’eux mêmes. Les cris perturbent cette construction et les amène à se sentir incapables, sans valeur et sans intérêt », analysent les auteurs de l’étude.

    En outre, les chercheurs ont observé que la chaleur parentale, l’amour, l’affection et le soutien émotionnel apportés par ailleurs ne suffisaient pas à enrayer les effets de la violence verbale.

    Ça n’est pas forcément simple de procéder autrement, surtout quand on est seul à le faire, mais ça n’est pas impossible. Emmanuelle se souvient d’un jeune enseignant qui criait en permanence sur ses élèves et que personne n’écoutait. Quelques semaines plus tard, il est parti de lui-même et a été remplacé par un autre, qui se taisait dès que le niveau sonore montait trop. Il restait debout, les bras croisés en position d’attente, et regardait chaque élève droit dans les yeux (avec bienveillance et avec fermeté, son objectif n’était pas de leur faire peur), puis il chuchotait pour s’adresser au groupe. Tous les enfants se taisaient immédiatement pour l’écouter.
    Un enseignement qui l’a frappée (à l’époque, elle criait beaucoup sur ses enfants), et qui a produit le même miracle chez elle5.

    Cela dit, tenter de moins crier (ou de cesser de crier) ne signifie pas refouler sa colère. La colère peut être une expression vitale, qui peut s’exprimer de manière saine et recevable pour l’entourage.

    ————————————————————————————————————————————————————-

     Une loi pour autoriser les cris

    Pas facile de supporter les cris des enfants quand on s’abstient soi-même de hurler. Les cris disciplinaires n’ont sans doute ni la même origine ni le même objectif que les cris des jeunes enfants, qui sont l’expression de leur vitalité. « Les enfants ont besoin de faire du bruit, c’est essentiel pour leur développement » : c’est en ces termes que l’Allemagne a adopté une loi (en mai 2011) pour que les cris des enfants ne soient plus considérés comme des « nuisances sonores » susceptibles de donner lieu à un dépôt de plainte. Avant cette loi, des crèches avaient été contraintes de fermer, déménager ou construire un mur anti-bruit.

    ————————————————————————————————————————————————————-

    Photo à la une : © Jean-françois Sérot

    Photo tag : © Gilles Levrier

    Poursuivez la lecture sur le webzine Parents à Parents

    Parents à Parents Webzine#1

     

    1 Jean-Pierre Fournier, enseignant, actuellement coordonnateur en éducation prioritaire, rédacteur aux Cahiers pédagogiques et à N’Autre école

    2 http://www.huffingtonpost.fr/philippe-blanchet/ecole-lieu-de-violences

    3 http://www.cafepedagogique.net/lesdossiers/

    4 http://www.huffingtonpost.com/2013/09/06/yelling-at-kids cet article synthétise les résultats d’une étude publiée dans Child Development en juin 2013

     

    Pour en savoir plus, parmi les ressources possibles : http://www.nonviolence-actualite.org/ , Centre de ressources sur la gestion non-violente des relations et des conflits.

     

    11 Avr
    11 Avr

Nous répondons au plus vite, en général sous 24h.

Merci de nous avoir contacté, à très bientôt !

Enter a Name

Enter a valid Email

Message cannot be empty