Place à l’enfant : peut-on bien vivre en collectivité quand on est tout petit ?

  • Confier son tout petit, son bambin ou son enfant à un tiers, ça n’est souvent pas facile, surtout quand c’est la toute première fois, mais de nombreux parents ne peuvent tout simplement pas faire autrement. Heureusement, un certain nombre de progrès ont été faits ces dernières décennies dans la prise en charge des bébés et des bambins, et il existe des lieux où ils peuvent vraiment se sentir bien. Pour vous en convaincre et plus encore pour vous donner des clés lors les moments où vous ferez vos choix, vous invitons ici à rencontrer avec six femmes formidables, animées d’une même urgence intérieure à accompagner les enfants vers le meilleur d’eux mêmes et dans les meilleures conditions possibles.
    Un jour ou l’autre, nous sommes presque tous confrontés à la nécessité de confier notre enfant à un tiers. Certains le font les larmes aux yeux, l’estomac noué, la peur au ventre ; ou bien s’en réjouissent autant qu’ils en souffrent, pris dans des sentiments mêlés et contradictoires. D’autres vivent cette première séparation de façon plus paisible, parce qu’ils ont attendu le moment où elle leur semblait à la fois possible et bénéfique, mais, surtout, qu’ils ont trouvé un lieu et des personnes qui leur ont donné l’intime conviction qu’on prendrait vraiment leur enfant en considération et que leur petit trouverait là un environnement et des êtres avec qui développer son plein potentiel sous les meilleurs auspices.

    faire place à l'enfant coralie salaun creche multi accueil parents à parents

    Coralie Salaün

    Car si je m’insurge contre tous les discours qui encensent la séparation mère-enfant comme un bienfait en soi alors qu’elle n’est, je crois, qu’une enième injonction culturelle, je constate qu’ils existent, ces lieux et ces êtres qui sont vraiment bons pour nos enfants. A Champigny sur marne, les six femmes que j’ai eu la chance de rencontrer et qui, par bonheur, travaillent en crèche, portent sur l’enfant un regard plein de bienveillance qu’elles transmettent autour d’elles, autant aux professionnels qu’aux parents : Brigitte et Annick, deux pionnières enthousiasmées par la démarche de Loczy, qui ont mis toute leur énergie au service des tout petits, se battant pour qu’on tienne compte de leurs besoins en priorité devant ceux des adultes et qu’on leur fasse une vraie place en collectivité ; Laurence et Sandrine, qui ont accompagné les enfants dans leurs détresses en foyer d’accueil d’urgence, en néonatalité et à l’hôpital ; Samira et Élodie, qui sont arrivées en crèche après s’être beaucoup interrogées sur la prise en charge des enfants, l’écoute et l’accueil qu’on leur réservait ailleurs, et qui ont senti leur place ici, au plus près des tout petits, là où elles pouvaient leur accorder toute l’écoute qui leur semblait nécessaire.

    Faire place à l’enfant

    faire place à l'enfant coralie salaun creche multi accueil parents à parentsEn France, l’enfant a longtemps été l’absent. Il a d’abord été celui qui, parce qu’il commençait par ne pas parler, n’avait rien à dire. « Et parce que tout ce qui ne pouvait se dire n’existait pas, il a fallu du travail pour arriver à ne pas voir dans l’enfance qu’un (mauvais ?) moment à passer », analyse Annick Joubert, qui a créé et ouvert les premières crèches de Champigny sur Marne en 1983. A l’époque, on n’anesthésiait pas les enfants opérés et de nombreux décideurs pensaient qu’aucune formation n’était nécessaire pour s’occuper de jeunes enfants. Prendre soin des enfants n’était même pas vraiment un travail, et c’était une occupation qui allait de soi. « Je n’avais alors aucune envie de travailler en crèche, se souvient Annick Joubert. On ne s’y occupait que des besoins des adultes ».

    La jeune femme avait assisté à des déjeuners épiques, au cours desquels les bébés étaient rassemblés à heure fixe pour qu’on leur donne à tous à manger en même temps. Et pour les nourrir tous simultanément, il n’y avait qu’un moyen : mettre à contribution tout le personnel de la structure, de la direction aux agents de ménage. « C’était la débandade, se souvient Annick : chaque adulte s’attribuait un bébé, celui qui lui plaisait, qu’elle avait envie de prendre dans les bras. A la fin du repas, il restait un bavoir propre. Un petit n’avait donc pas mangé. Mais lequel était-ce ? »
    Heureusement, le vent était en train de tourner : les travaux de Françoise Dolto sur les enfants et de Frédéric Leboyer sur la naissance commençaient à se démocratiser. Annick a alors découvert l’expérience d’Emi Pikler dans la pouponnière hongroise Loczy, dont elle s’est inspirée pour proposer la mise en place de conditions de travail qui allaient changer radicalement le mode de fonctionnement des lieux d’accueil des tout petits.
    « Il a fallu batailler, à l’intérieur des crèches comme avec les parents et les élus, pour faire porter haut le message de la place de l’enfant, avec deux éléments forts : d’une part, une référente pour cinq enfants avec qui pourraient se nouer des liens de confiance nécessaires et suffisants, et, d’autre part, une autre manière de parler aux enfants. Désormais, il s’agissait de considérer les tout-petits, dès leur plus jeune âge, comme de vrais sujets à qui tout ce qui les concernait pouvait et devait être verbalisé et qu’on devait prévenir pour qu’ils puissent anticiper toutes les situations » explique Annick. « Avant, changer une couche était considéré comme un acte dégradant, se souvient Brigitte Canta. Le jour où les auxiliaires m’ont vue changer un bébé en lui parlant et en lui expliquant « je vais enlever ta couche, tu es prêt, tu lèves ta jambe ? On va enlever ton boddy, tu veux tendre ton bras ?  Elles ont d’abord ri, elles devaient me prendre pour une demeurée, puis ça leur a semblé magique : les bébés traités ainsi restaient calmes et étaient capables de faire leur part bien au delà de ce qu’on avait imaginé : c’était incroyable ! »
    « Les tout-petits n’ont rien à faire en collectivité sauf s’il y a une vraie adaptation à leurs besoins , conclut Annick. Avec les plus petits, les crèches de champigny sur marne privilégient les liens individuels. « Une collectivité bien pensée apporte même aux tout-petits. Elle fournit tout un champ d’expérimentation et le regard de l’adulte peut les aider à aller au bout de leur expérience. Nous nous émerveillons chaque jour face à tout ce qu’ils entreprennent et réussissent ».

    Ensemble au service des enfants

    faire place à l'enfant coralie salaun creche multi accueil parents à parentsMais ça ne suffit pas. Car s’occuper de tout petits, ça remue ! Mes six interlocutrices sont toutes d’accord sur ce point : être en relation avec un enfant implique forcément un travail personnel sur ce qu’on a reçu, ce qu’on n’a pas envie de reproduire,… En matière d‘alimentation par exemple, certains adultes ont envie de forcer les enfants à goûter de tout, et c’est difficile pour eux de se défaire de cette attitude. « C’est un travail quotidien de reprendre ensemble les événements, les micro-actions de chacun pour favoriser la prise de conscience », analyse Brigitte. Et ce sont des échanges qui, pour être vraiment constructifs, doivent se dérouler ne restant focalisé sur l’objectif qui consiste à se demander comment répondre aux besoins de l’enfant en collectivité. « C’est toujours au partir de là qu’on dialogue, précise Brigitte. C’est un travail énorme d’introspection et de réflexion collective qui a pour but de se mettre à la hauteur des enfants ».

    Un travail dont j’ai pu admirer les beaux fruits pendant les deux ans que mon fils a passé au Multi-Accueil de Champigny. Pour asseoir ce travail, le projet éducatif décrit les valeurs du lieu et les formations internes nourrissent intellectuellement les équipes.
    Mais ça ne suffit pas encore. Un enfant ne vient pas seul à la crèche : il y a toute une famille derrière lui. C’est encore pour partir des besoins des enfants que les équipes éducatives ont été amenées à se mettre de plus en plus à l’écoute des familles, en travaillant de concert avec elles pour éviter que les enfants ne soient pris dans un conflit de loyauté. « Mais il s’agit, là aussi, de prendre en compte les familles et les questions de parentalité sans oublier ce qui est pour nous l’essentiel : l’enfant », précise Annick.

    Accompagner aussi les familles

    Au fil de ces échanges avec les familles, les parents se sont mis à poser de plus en plus de questions, en espérant obtenir des réponses tranchées et définitives à leurs préoccupations. « Mais nous ne donnons pas de réponse toute faite, explique Brigitte. Ce serait faire à leur place, les mettre en situation de dépendance. Nous sommes très vigilantes à ne pas tomber dans la toute puissance. Notre positionnement consiste à apporter un éclairage, à donner des pistes de réflexion, à porter un regard différent pour que les parents puissent faire leur chemin. Comme avec les professionnels, nous cherchons à favoriser la prise de conscience, plutôt que de penser à leur place en leur disant quoi faire, ce qui ne porterait pas forcément de fruits car leur nouveau comportement ne viendrait pas de leur plus intime conviction ».

    « Pendant ma formation d’Educatrice de Jeunes Enfants, je ne me suis jamais sentie jugée, je n’ai jamais été notée, on m’a rendue autonome en m’accompagnant avec beaucoup d’empathie, de sorte qu’aujourd’hui, je peux transmettre ce qui m’a été transmis et accompagner les autres avec la même empathie », explique Samia.

    C’est que l’empathie et la bienveillance peuvent être contagieuses ! Et c’est dans ce cadre que chaque personne peut le mieux développer son intelligence, son potentiel, son autonomie. Cela vaut pour les adultes comme pour les enfants.

    L’adaptation : c’est la clé, mais qui s’adapte ?

    Entre un et trois ans, les enfants sont souvent prêts et ont envie de faire des rencontres. C’est à cet âge qu’ils rentrent au multi-accueil de Champigny sur marne, qui accueille les enfants sur quelques jours ou quelques demi-journées par semaine. La plupart des parents pensent que les semaines d’adaptation sont un temps donné à l’enfant pour se faire à ce nouveau lieu.

    Ce n’est pas tout à fait exact. « Ce sont les adultes qui doivent s’adapter aux enfants, pas l’inverse », affirme Brigitte. Et la structure s’adapte le plus possible aux demandes des parents. « L’adaptation est très personnalisée, car c’est là que tout se joue, précise Brigitte. Ce n’est donc pas l’enfant qui s’adapte, tout le monde s’adapte : parents, professionnels, et enfant. Avec les enfants porteurs de handicap, par exemple, l’adaptation s’est naturellement faite en fonction des parents, qui avaient des besoins et des peurs spécifiques. Et finalement, le fait de nous adapter très particulièrement aux spécificités de ces familles nous a aidées à mieux accompagner toutes les autres familles, auxquelles nous nous sommes alors adaptées de la même manière ».

    faire place à l'enfant coralie salaun creche multi accueil parents à parentsCar l’échange avec les parents ne se fait pas que dans un sens ; c’est aussi en écoutant les parents que les professionnels remettent en question certaines de leurs habitudes et attitudes. C’est ainsi qu’au moment de la sieste, des lits ont été mis à l’extérieur pour un ou deux enfants qui y étaient mieux pour dormir. « L’idée s’est étendue, on s’est rendu compte que les tout-petits se reposaient mieux dehors Progressivement le sommeil des bébés s’est alors organisé dehors, puis ce temps de sommeil en extérieur a été offert à tous les autres. C’est devenu une spécificité à Champigny ».
    Merci à ces femmes de cœur dont la présence me remplit de joie, parce que je sais que partout où elles sont passées, des enfants ont trouvé ce témoin lucide dont parlait Alice Miller, ces phares dans la tempête où puiser la matière et la source de leur résilience, cette confiance qui abat les frontières et repousse les limites, ce regard qui dit « tu as de la valeur, tu as ta place, tu es unique et c’est une chance pour le monde que tu sois là».

    Illustrations  : Coralie Salaün puis photos du Multi-Accueil de Champigny sur marne

    10 Nov
    10 Nov

Nous répondons au plus vite, en général sous 24h.

Merci de nous avoir contacté, à très bientôt !

Enter a Name

Enter a valid Email

Message cannot be empty