Le mythe du sommeil solitaire – Regards croisés des États Unis au Japon

  • Par Mitsiko Miller, cpc

    Ce texte fait partie du livre numérique « Regards Croisés » sur le sommeil que vous pouvez télécharger ici.

    2015-01-30-couv 2015-01-30-1erePage 2015-01-30-emePage Hors Cadre Regards croisés sur le Sommeil

     

     

     

     

    Faire ses nuits est devenu un incontournable dans la parentalité occidentale, qui frôle l’obsession. Dans la société postmoderne dans laquelle nous vivons, le ‘temps plein’ est souvent la seule option proposée aux parents par les employeurs, l’économie actuelle étant basée sur l’entrée de deux revenus pour couvrir les frais de base (maison, voiture, voyage). Cette réalité financière, sociale et économique impose un rythme soutenu à la plupart des parents qui se disent « essoufflés » : après une journée de travail occupée et stressante, la plupart des parents ne peuvent compter sur une grand-mère ou un autre membre de la famille (à part s’ils ont les moyens de se payer de l’aide) pour les appuyer : ils commencent donc un autre emploi à temps plein, après le travail rémunéré, celui de préparer les repas, de gérer la maison et de s’occuper des enfants.

    Joindre les deux bouts : la réalité économique

    La plupart de cesdormir seul dans sa chambre cododo sommeil au Japon Katie Berggren pour Parents à Parents parents vivent une situation des plus stressantes et n’arrivent pas à maintenir le cap: il n’est pas surprenant qu’ils réclament un lieu calme et sans stimuli, et surtout, un sommeil réparateur ! Ceci explique sans doute la popularité de l’entraînement au sommeil de l’enfant (avant le retour au travail, suite à un congé parental ou maternité), de même que l’usage courant d’approches de discipline plus autocratiques (limites et règles rigides et punitions), pour permettre aux parents de vivre un peu de répit dans leur quotidien turbulent.

    La réalité économique et financière est partagée par bien des parents dans le reste du monde, même au tiers monde, qui se courbent également l’échine pour joindre les deux bouts. L’approche autocratique n’est également pas limitée à l’Occident: les violences ordinaires faites aux enfants existent dans tous les pays, sous différentes formes. Pourtant, comment expliquer que ce n’est qu’en Occident que dormir seul, dès un très jeune âge, a pris une importance capitale, alors que dans la plupart du globe, il est totalement impensable de laisser un petit enfant seul, la nuit?

    Sommeil solitaire: une croyance culturelle

    les Japonais étaient horrifiés d’apprendre les coutumes occidentales liées au sommeil.

    Christine Gross-Loh, auteur américaine ayant vécu au Japon, avance une opinion: et si l’obsession du sommeil solitaire était culturelle? Selon Gross-Loh, l’occident, et plus particulièrement les États-Unis, est obsédé par l’autonomie précoce. Elle raconte que le sommeil partagé était commun jusqu’au tournant du 19e siècle (note de Mitsiko : est-ce un hasard que ça coïncide avec l’industrialisation, l’exode, l’éclatement de la famille multi-générationnelle et les longues journées de travail) et tout a changé lorsque l’on s’est mis à associer « sommeil seul » avec progrès: la montée de l’influence scientifique a permis aux médecins de gagner en expertise et en crédibilité.

    Alors qu’avant le 19e siècle, peu de personnes se préoccupaient de la cause des enfants, tout d’un coup, le monde scientifique publie des recherches et des livres proposant des méthodes pour améliorer l’hygiène des enfants (c’est compréhensible si nous nous rappelons le taux de mortalité infantile, qui était dû à un manque d’éducation à l’hygiène, à l’époque).

    Une nouvelle religion: la science

    Bien qu’elle y fait référence, l’auteure de Parenting Beyond Borders ne mentionne pas l’immense influence du médecin behavioriste de John B. Watson sur l’éducation des enfants, aux États-Unis et ailleurs. Je souhaite prendre un moment pour le souligner, car il explique également la forte propension en Occident à favoriser l’entraînement au sommeil, puis à la propreté et enfin, à l’apprentissage, qui est si commune et encore prise pour acquis aujourd’hui.

    Watson affirmait que les enfants doivent être entraînés à devenir autonomes pour ne pas prendre de mauvais plis. Il voyait l’urgence de ne pas manifester d’amour et de chaleur aux enfants (selon moi, ce postulat est basé sur le principe que l’amour rend « faible » : ce serait donc un grand risque que de leur offrir réconfort et empathie), pour éviter qu’ils deviennent mésadaptés et inaptes à fonctionner en société. De là est venue l’idée d’éviter de gâter les enfants, de peur qu’ils prennent de mauvaises habitudes – une croyance si ancrée aujourd’hui qu’il est encore fréquent d’entendre des conseils basées sur cette peur.

    Bien qu’il serait absurde pour bien des parents d’aujourd’hui, de refuser d’exprimer de l’amour à un enfant, demeure le fait que la science est une référence importante pour les Occidentaux. Parfois, les discours alarmistes engendrent un stress énorme sur les parents, qui ne souhaitent que donner le meilleur à leurs enfants (pensons à la panique générale générée durant la crise de l’H1N1, au Québec). Combien de parents sont angoissés par les siestes, les heures de sommeil, les aliments mangés, parce qu’ils craignent que leurs enfants ne soient en bonne santé?

    Suis-je en train de dire que la science est inutile? Non. Cela dit, j’ai à cœur que tout personnes fassent des choix éclairés et approfondissent leurs recherches avant de prendre pour acquis que la science a réponse à tout: car derrière une théorie (surtout en sciences humaines), il y a un postulat basé sur une croyance qui… cherche à être prouvée selon une démarche scientifique.

    Le cododo au Japon

    En visite aux États-Unis,une famille japonaise, choquée de voir que les enfants dormaient seuls chacun dans leur chambre, a cru que le moniteur bébé (babyphone) servait à créer des bruits de fond pour que le bébé puisse entendre ses parents et ne pas ressentir la séparation.

    dormir seul dans sa chambre cododo sommeil au Japon Katie Berggren pour Parents à ParentsRevenons au livre de Gross-Loh: cette journaliste, qui a vécu plusieurs années au Japon où le cododo est la norme, a constaté que les Japonais étaient horrifiés d’apprendre les coutumes occidentales liées au sommeil. Ils prennent pour acquis que tous les parents dorment avec leur bébé à travers le globe, au même titre que les Occidentaux prennent pour acquis que tous les parents du monde « aident » leur bébé à dormir seul, la nuit. Elle fait remarquer que pour les Japonais, le sommeil (sieste comme nuit) ne constitue pas du tout une source d’inquiétude, et ils ont du mal à comprendre l’obsession des occidentaux avec la santé et la sécurité extrême des enfants.

    L’auteur rapporte une histoire vécue: en visite aux États-Unis,une famille japonaise a été choquée de voir que les enfants dormaient seuls chacun dans leur chambre. Ils ont cru que le moniteur bébé (babyphone), si commun dans les maisonnées occidentales, servait à créer des bruits de fond pour que le bébé puisse entendre ses parents et ne pas ressentir la séparation.

    L’obsession de la santé et la sécurité physiques

    Elle spécule que cet écart s’explique par les divergences de croyances culturelles: l’Occident adopte un mode de vie individualiste qui se traduit par une éducation qui encourage l’autonomie et l’indépendance, et la valorisation par l’épanouissement individuel du soi, alors que les autres cultures encouragent des valeurs enracinées dans l’interdépendance.

    Les propos de Gross-Loh me touchent particulièrement parce qu’ils mettent en perspective ce que nous prenons pour acquis: nos croyances culturelles. J’ai eu le bonheur d’être élevée dans une famille multi-culturelle, par une mère d’origine japonaise. J’ai eu la joie d’être portée dans un onbuhimo (porte-bébé), de dormir à côté de mes parents et d’être valorisée pour ma sensibilité, qui était perçue comme une force et un don.

    Lorsque mes enfants tardaient à faire « leur nuit », les propos de ma mère étaient rassurants: « Mitsiko, ton frère a fait ses nuits très tard. Et toi, tu vivais beaucoup d’anxiété, toute petite. C’était dur pour toi de t’endormir. Tu avais une imagination très fertile et tu avais souvent peur. Nous avons respecté cela. Et vint un temps où tu as été capable. » Vint un temps où j’en fus capable. Vint un temps où mon développement physiologique me permettait de dormir toute une nuit.

    cododo dormir seul dans sa chambre sommeil au Japon mitsiko Miller pour Parents à ParentsCette discussion riche m’a amené à me poser des questions: sommes-nous conscients des influences culturelles sur notre parentalité? Il y a-t-il, effectivement, comme le note Gross-Loh, une obsession en Occident de la santé et la sécurité physiques des enfants? Les recherches alarmistes sur le cododo et le sommeil sont-elles justifiées? Qu’en est-il de la santé émotionnelle? Est-ce elle incluse dans les recherches sur le sommeil?

    Comment retrouver un équilibre? Comment encourager les parents à réfléchir par eux-mêmes?

    Dans mon cas, j’ai décidé d’accepter que mes enfants dormiront toute une nuit lorsqu’ils en seront physiologiquement capables. Parce que ce qui était le plus important pour moi dans cette expérience, c’était de pouvoir dormir!

    J’ai choisi de lâcher prise vis à vis de ce que je ne pouvais pas changer: ça arriverait quand ça arriverait. Et j’ai focalisé mon attention sur ce qui était en mon pouvoir : trouver le moyen de dormir convenablement tout en m’assurant que mes enfants sont en bonne santé et en sécurité, à la fois physique et émotionnelle. En pensant de manière créative, notre famille a trouvé une solution respectueuse de tous et qui marchait pour NOUS: pour mon partenaire, pour moi ET pour nos enfants.

    Et vous?

     

    illustrations : Katie Berggren et « Like father like son » « Tel père tel fils », film de Hirokazu Koreeda sorti en décembre 2013

    Références

    eloge de la lenteur Parents à ParentsChristine Gross-Loh, Parenting Without Borders, Penguin Books, 2013
    Robin Grille, Parenting for a Peaceful World, Longueville Media, 2005
    Carl Honoré, Éloge de la lenteur, Marabout 2005
    Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Gallimard, 1983
    John B. Watson : Article sur Wikipédia.org

     

     

     

    © Mitsiko Miller, 2014. Toute œuvre originale jouit de la protection d’un droit d’auteur. Comme pour tous les articles de ce site, vous devez demander la permission avant de reproduire une partie ou la totalité de cet article.

    Mitsiko Miller est coach et mère parfaitement imparfaite de deux maîtres zen. Avec Projet famille en harmonie, elle accompagne adultes et enfants pour les aider à vivre leur harmonie, à Montréal et dans le monde. Suivez son blogue.

     

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    Parents à Parents livre numérique Regards croisés sur le sommeil

    01 Mai
    01 Mai
  • Regards croisés sur le sommeil

    Yoann Lambert

    Il est fort possible que nous ne soyons pas faits pour dormir une nuit complète sans interruption : c’est l’analyse que propose Roger Ekrich, anthropologue et Professeur d’histoire à l’Institut Universitaire Polytechnique de Virginie. Avant l’ère industrielle, en effet, les gens dormaient pas d’une traite ! D’après son étude, l’insomnie du milieu de la nuit n’aurait rien d’anormal. Au contraire…

     

    Le sommeil avant l’éclairage électrique

    Avant le développement massif de l’électricité et de l’éclairage artificiel, le sommeil était divisé en plusieurs parties: un premier temps qui débutait une fois la nuit tombée, une heure ou deux après le coucher du soleil, et durait environ quatre heures ; suivait un temps d’éveil d’une paire d’heures, après laquelle tout le monde retournait se coucher pour quatre nouvelles heures. La période d’éveil nocturne était propice à des activités variées : intimité sexuelle, contemplation, prière, visites aux voisins et à la famille,… Curieusement, les anthropologues observent des pratiques similaires de « sommeil fragmenté » dans certains tribus africaines qui n’utilisent pas d’éclairage artificiel.

     

    D’après Roger Ekrich, ce sommeil en deux temps serait même mieux accordé à notre rythme circadien et au milieu dans lequel nous vivons. Au début des années 1990, Thomas A. Wehr, chercheur et scientifique émérite à l’Institut National de Santé Mentale, et ses collègues firent une expérience intéressante. Au lieu d’exposer un groupe d’hommes en bonne santé à seize heures de lumière et huit heures de nuit (ce qui correspond globalement à notre rythme actuel), ils leur ont imposé 10 heures de lumière et 14 heures de nuit (ce qui correspond peu ou prou au rythme naturel jour/nuit en hiver). Résultat : ce groupe d’hommes a spontanément adopté un rythme de sommeil en deux périodes de quatre heures, entrecoupées par une phase d’éveil d’une à trois heures.

    Les fonctions bénéfiques des réveils nocturnes

    D’après la chercheuse Mary Carskadon, ce temps de réveil pourrait bien avoir une fonction bénéfique à l’homme, qui manquerait à nos vies trépidantes.

    Illustration : Yoann Lambert

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    Regards croisés sur le sommeil : en finir avec ses soucis de sommeil, sommeil bébés, ados, adultes, insomnies, peur du soir, réveils nocturnes, cauchemars pour Parents à Parents

    05 Fév
    05 Fév

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